Citadine depuis toujours, avec Itinéraires pluriels, je partage mon exploration photographique et littéraire de la ville (voir aussi Instagram: @itineraires_pluriels). Il y a la nature aussi, l’aquarelle, les médias mixtes (@catherine_koeckx_art). En 2021, j'ai publié Le Guide lovecraftien de Providence (disponible sur Amazon ou commande privée à catherine.koeckx@gmail.com). En 2023, j'ai publié Dedans la Ville aux Editions Novelas.
Buffet de la gare du Quartier Léopold, années 1990. Elle y venait régulièrement à la pause de midi. Attablée près des fenêtres, vue sur la place du Luxembourg, elle rêvait. De mondes parallèles à ce monde du travail dans lequel elle tentait trouver des repères qui lui échappaient. Elle y entrait par l’intérieur de la gare. Traversée de la salle des pas perdus pour y accéder ou en repartir. Elle ne se rappelle pas l’entrée, ni même l’intérieur. Souvenir de quelque chose de vieillot. Elle ne se rendait pas compte à l’époque qu’il ferait les frais des travaux de réaménagement et de modernisation de la gare et de la construction du Parlement européen*. Non. Elle venait là pour trouver un peu de calme pendant sa pause de midi. Sans doute rêvait-elle aussi du mythique Orient-Express même s’il n’est jamais passé par là. Elle avait repéré Orient-express de Graham Greene dans la bibliothèque d’un hôtel où ils allaient en vacances, s’était promis de le lire mais ne l’avait jamais fait. Elle repense aux moments où avec ses parents, ils allaient accueillir sa marraine, la sœur de sa mère, à sa descente de train lorsqu’elle venait passer quelques jours chez eux, mais elle se souvient surtout qu’elle pleurait les jours où celle-ci repartait. Et puis un jour, le buffet de la gare a fermé avant d’être définitivement rayé de la carte. Étrange sensation de se trouver en face d’un lieu qui a disparu, se dire qu’on y était, imaginer l’endroit où on était assis, comme le bâtiment dans lequel elle a travaillé près de dix ans et qui aujourd’hui est en totale réfection, squelette dénudé, nouvelle façade qui se dessine déjà, se voir longer des couloirs qui n’existent plus, passer l’entrée, emprunter les ascenseurs. La ville balaie ses strates d’un revers de main, en accumule d’autres, les fait évoluer en parallèle tout en les faisant se croiser.
Ancienne gare du Quartier Léopold (aujourd’hui gare de Bruxelles-Luxembourg) et buffet de la gare (Brasserie Léopold jusqu’en 1981) Source : ReflexCity – Photo : Frans Ringoot (période 1965-1979)Emplacement de l’ancien Buffet de la gare, avec entrée de la nouvelle gare un peu plus loinVue que l’on pouvait avoir depuis le Buffet de la gare, vélos et trottinettes en moinsExemple de façadisme, seule la façade de l’ancienne gare a été maintenue. Elle abrite un centre de documentation du Parlement européenL’entrée du centre de documentation « Station Europe »
L’été est fini, cet été étrange, meurtrier et le chemin est là pourtant qui nous appelle vers un doux passage
Il n’est que quatre heures et le soleil décline déjà illuminant les façades de sa caresse dorée
Une autre fin de journée passée à serpenter parmi les pommiers éclatants, écouter la jeune propriétaire des lieux nous conter son métier avec passion. Envie de saisir une pomme et de la croquer
Quelques touches vert pâle qui n’ont que faire de l’ombre, emboîter le pas aux corolles écarlates vers la ligne ambrée où s’offre une autre lumière avant une plongée à pieds joints dans le cœur de la ville
Toujours ce bleu entêtant qui se rappelle à moi, le ciel, les vitres, les fleurs. Et si je vous disais que le bleu n’est pas ma couleur favorite, me croiriez-vous ?
La lumière au bout du tunnel, encore elle, difficile de s’en déprendre à Bruxelles, traversée d’un bout à l’autre par ces labyrinthes souterrains. Plus aucune fantaisie dans les couleurs des voitures
Dissimulé derrière une haie, l’hortensia m’a fait signe. Cette fleur de l’ombre s’étiole doucement, ici ou là quelques pétales d’un rose encore vigoureux résistent, s’éclaircissent pourtant, piquetés de taches plus sombres et finissent par se fondre parmi les autres qui abandonnent leur pigment à la soif de l’automne
Il regarde au loin, tourne le dos aux couleurs barricadées par le grillage, peut-être pourrais-je grimper sur ses épaules et suivre son regard au-delà de l’horizon
Le soyeux de l’automne dans la lueur dorée du matin, comme l’oiseau, s’envoler loin
L’exact bleu du ciel dans l’enseigne du métro, les nuages, le même blanc grisé dans la lettre M, M comme métro, comme miroir, mère, myriade, métal ou encore mouton et dans les vitres ce même bleu, ce même gris mais aussi la couleur de la peau, les courbes d’un corps, des yeux et peut-être que je m’y perds
Panne d’électricité dans un couloir du métro, des silhouettes fantomatiques, dont je suis, qui vont et viennent, la lumière au bout du tunnel
Guetter son apparition à la fenêtre, derrière les rideaux blancs et le feuillage d’automne, la musique des mots, les mots murmurés, dans un souffle
Ainsi concevait-on les prisons à la fin du XIXe siècle : robustesse, austérité, dissuasion, l’image d’un château fort médiéval qui en impose dans le paysage urbain. Rendez-vous samedi dernier devant l’entrée principale de la prison de Saint-Gilles pour une visite des quartiers alentour
L’église Saint-Augustin, une des rares églises de style moderniste à Bruxelles, on s’apprête à gravir les quelques 200 marches en béton réduites dans le haut de la tour à un étroit et interminable colimaçon, prendre de la hauteur toujours pour saisir la ville, offerte, sans apprêt et sans fard, authentique
Arcs de cercle, diagonales, droites, triangles encadrés par les douze apôtres, la Vierge taguée, un abri de fortune occupé ou abandonné, on ne sait, cadavres de bouteilles, paquets de cigarettes vides, écrasés, restes de snacks, impossible de comprendre ce que disent les tags
Petit salon improvisé sur le trottoir, on se débouche une canette ? Non, merci, je suis déjà en retard, ce soir peut-être ?
Le troisième dimanche de septembre, c’est la traditionnelle journée sans voiture à Bruxelles, mais pas sans tram, bus, taxis qui roulent sur le site propre, ni sans voitures de police, ambulances ou et autres véhicules avec dérogation, pas si souvent qu’en ville on peut se mettre en plein milieu de la chaussée, rien derrière moi, le tram arrive en face j’ai le temps
Ce dôme, parfait prolongement de l’arbre, le vert-de-gris, la patine du bronze, les étoiles dorées, on ne sait trop quelle était la couleur d’origine, on voudrait se laisser emporter dans cet enlacement
Et ce vitrail à Saint-Augustin comme un écho… bleu ciel, vert-bleu, jaune orangé, violet, vert-de-gris, rose, jaune vert, un chatoiement art-déco
Capter l’instant fugace, celui qui ne reviendra pas. Un jour il a traversé mon jardin comme une flèche, fauve, flamboyant, farouche, trois ou quatre secondes tout au plus. Un éclair. Je ne l’ai jamais revu. Ni lui ni ses congénères. Ils ont tous été décimés par la gale nous a-t-on dit.
Goûts archaïques Pourquoi pas des goûts archaïques quand on écrit ? Manier le désuet et le suranné ?
Une femme poète Un auteur, une autrice, un écrivain, une écrivaine et pourquoi si rarement un poète, une poétesse ? N’ayant jamais eu bonne presse, les mots en «-esse » ont été transformés en mots épicènes et on peut savoir gré aux grammairiens du XVIIe siècle de les avoir retirés de l’usage et de nous avoir évité à la fois ridicule de «peintresse » ou « philosophesse », pour ne citer que ceux-là, d’autant que dans ce dernier on n’entend que le mot « fesse », et le ravalement au second rang, du moins en façade, de ces arts dont la noblesse était réservée aux hommes. À la faveur de la féminisation récente des noms, le mot « poétesse » fait une lente réapparition mais toujours lesté de ses anciennes réticences et celles qui l’utilisent le font, je n’en doute pas, pour la beauté du mot.
Ton secret Ton secret, quel est-il ? Un secret n’est pas fait pour être dit, me rétorqueras-tu. Non, tu as raison mais il existe pour qu’on ait envie de le percer. À l’oral, parler pour ne rien dire sera une perte de temps. Autant dire c’est mon secret et je tiens à le garder. Mais à l’écrit, c’est différent, on peut éluder bien des sujets sans avoir l’air d’y toucher. Alors lire entre les lignes est un art sans doute aussi vieux que l’écriture elle-même, celle qui se plaît à revêtir de silences ses mots les plus choisis.
« Inquiétude d’un fœtus » Un fœtus peut-il s’inquiéter lorsqu’il entend une femme sans enfant dire à sa mère : à ta place je l’aurais fait partir ?
La dame surannée À mes yeux d’aujourd’hui, elle paraissait jeune. J’avais environ quinze ans mais elle ne me semblait pas si âgée que j’aurais pu le croire. Elle n’avait pas de rides. Elle portait un chignon, un imperméable classique et des chaussures qui l’étaient tout autant. Elle avait trente-cinq ans peut-être, guère plus. Je la voyais de temps à autre dans mon quartier. Je ne savais ni qui elle était ni où elle habitait. Je la revois comme arrêtée devant moi, pourtant je n’ai pas le souvenir d’avoir parlé avec elle ou peut-être est-ce le temps qui s’est arrêté à sa place. Une dame plus âgée du quartier, en la voyant, m’avait un jour dit avec un clin d’œil malicieux « elle est de l’ancienne école ».
« Je ne sais pas » Je ne sais pas, je ne sais pas ce qui m’attend au détour du chemin, sur l’autre versant de la colline, dans cette ville, ce pays que je ne connais pas, je ne sais pas ce qui m’attend demain ou après-demain, je ne sais pas ce qui m’attend dans cinq minutes ni tout à l’heure.
Souvenir d’un printemps suisse Je suis allée plusieurs fois en Suisse mais une seule fois au printemps. Je n’avais pas tout à fait dix ans. La seule et unique fois de ma vie où j’ai skié.
Les sales gosses Qui n’a pas au moins une fois dans sa vie traité des enfants de sales gosses ? J’ai dû le faire moi aussi alors que je n’aime pas ce mot, je le trouve dénigrant voire insultant, mais c’est précisément là que ça se joue. On ne va tout de même pas dire : Les enfants du voisin, quels sales petits dieux…
Pour conclure…
« Tout ce qui brille n’est pas d’or » Et comme on le sait, le silence ne brille pas.
***
Contribution finale à l’atelier d’écriture de François Bon, intitulé « Cycle été 2026 – Chroniques » – Variations sur quelques intitulés de la table de matière des Chroniques de Clarice Lispector (Éditions des Femmes)
Cette fois-là j’ai essayé de prendre des notes quand nous nous sommes parlé au téléphone. Je ne comprenais rien de ce qu’elle me disait. Son débit de paroles ressemblait à un torrent en crue. Son récit n’avait ni queue ni tête. Elle m’a parlé des sapins au fond de son jardin alors qu’elle n’a qu’un jardin de ville avec un petit lilas pour seul arbre, elle m’a décrit le pays des sapins pointus qu’elle avait visité récemment. Je n’ai jamais entendu parler d’un tel pays. Elle m’a raconté aussi qu’une poétesse en robe blanche venait la visiter la nuit. Je lui ai demandé qui était cette poétesse mais elle est restée très évasive. Ses phrases étaient hachées, ponctuées de halètements, comme si ses pensées allaient plus vite que sa parole pourtant déjà très rapide, comme si elle avait peur de ne pas pouvoir exprimer tout ce qui lui passait par la tête avant que la conversation ne s’arrête. J’aurais pu vérifier sur le Net qui était cette poétesse mais j’ai préféré que cet échange demeure nimbé de son aura de mystère. Elle me parle au travers de ses poèmes, m’a-t-elle dit. Cette phrase m’a permis de mieux comprendre la nature de ces visites nocturnes. Tu lis ses poèmes au milieu de la nuit ? lui ai-je alors demandé. Non, non, m’a-t-elle répondu, elle me les dit elle-même. À ce point de la conversation, mes notes mentionnent un long silence. Tu sembles inquiète, a-t-elle poursuivi, mais il ne faut pas, rassure-toi, je vais très bien. Ce n’était qu’un rêve, j’en suis certaine à présent, a-t-elle conclu avant de raccrocher.
Un soir d’été en rentrant d’une visite à une amie, il fait chaud encore. Le ciel est d’un bleu royal intense, pénétrant. Il fait nuit et je me plais à regarder les vitres éclairées, envie banale d’imaginer ce qui se passe derrière ces fenêtres closes. Surgit soudain le livre de Fitzgerald, Tendre est la nuit. Je ne l’ai pas lu, juste cette titre si célèbre qui s’attarde par une nuit si douce, mais… Est-elle tendre la nuit lorsqu’elle nous offre ses perles de lumière ? Est-elle tendre la nuit dans les villes qui dorment ? Est-elle tendre la nuit lorsque ses méandres se vident ? Est-elle tendre la nuit lorsqu’elle nous éjecte de son train en marche ? Est-elle tendre la nuit lorsqu’elle nous refuse son nectar ? Est-elle tendre la nuit ?
Commencer par une image de carte postale, cette ancienne maison de gardien de parcs ostréicoles aujourd’hui inhabitée. S’il devait exister un bleu parfait, ce serait celui-là, le bleu de l’ailleurs, celui de mers inconnues
Je ne connais pas l’océan, je l’approche de loin et bien trop peu de temps pour que l’on s’apprivoise
Les nuages, une œuvre en soi, mouvante, intrigante, enveloppante
Et la ville, omniprésente, un écho d’une ville à l’autre, le verre, l’eau, le ciel, le bleu de la maisonnette dans les vitres comme un miroir
Nostalgie de l’autre siècle, ce bâtiment presque centenaire et s’interroger sur ce qu’est la ville pour soi, ce qu’elle véhicule par ces immeubles que l’on connaît seulement comme souvenirs de temps révolus
Regarder le monde par les yeux des oiseaux
Une note d’Un Oiseau Vaut mieux qu’un Million de Mots – Emily Dickinson
Vue sur la ria de la Laïta et ses prés salés, les roseaux pareil à un voile, fouler de quelques pas la terre humide
La chapelle Sainte-Barbe –– Au tournant des XVe et XVIe siècle, un seigneur local chasse non loin du bourg lorsqu’il est pris dans un orage, il prie Sainte-Barbe qui protège contre les orages et les tempêtes et s’engage, si elle le sauve, à lui dédier une chapelle sur le lieu même où les intempéries menacent de le faire disparaître
Pourquoi ai-je pensé à Daphné du Maurier… ?
Retour vers à la ville, son chaos, sa beauté qui me rassurent et m’exaspèrent tout à la fois
Quand je pense à cette ville, je revois ses maisons aux façades couvertes de tôle colorée en remplacement du bois interdit depuis le grand incendie de 1915.
Je me vois seule ou avec F, nous sommes attablés en terrasse au Café de Paris, ciel bleu, 25 degrés, c’était un jour d’août. Je suis seule dans les restaurants le soir et ne me sens pas une extra-terrestre.
Je m’enfonce dans les rues au-delà du lac, un musée d’art, la maison de la première présidente du pays, les habitants je ne les rencontre pas, tout au plus quelques mots échangés avec les serveurs des restaurants ou le personnel aux caisses dans les magasins, je ne cherche pas à nouer des liens.
Je revois mon premier contact avec ce pays tant rêvé, passé l’émotion de l’atterrissage, et le trajet en bus vers la ville.
Dans la ville je vois les couleurs, ces magasins de laine rêche, rugueuse, qui griffe la peau, l’anthracite de la pierre de lave, le vert lumineux de la mousse, le rose profond des lupins au printemps.
Je grimpe les rues pour prendre de la hauteur, je monte dans la tour de l’église, il y a des maisons blanches aussi, des toits colorés, vouloir embrasser la ville, sa lumière, ce départ vers l’ailleurs, vouloir tout embrasser et savoir que c’est impossible.
Nous dînons dans un bar à tapas qui propose un florilège de la cuisine locale, juste de quoi titiller les papilles et plonger au-delà des apparences.
Le bras de mer qui sépare la ville de la montagne, le longer vers les faubourgs, le vent, flâner, s’y arrêter, revenir vers la ville, toujours.
Le bâtiment de verre, déjà le verre, comme un kaléidoscope, diffractant le ciel du Nord, le sublimant, le distillant jusque dans mes veines.
Quand je pense à cette ville, je revois la station de bus, tellement improbable cette rencontre d’un professeur de F, si petit le monde, si amusantes les coïncidences, nous prenons la route pour une traversée des terres hautes vers plus de Nord encore.
Ce jour où j’ai décidé de porter une robe blanche dénuée de toute entrave, pour respirer la vie à pleins poumons, l’écrire en toute liberté, je n’ai eu d’autre choix que de demander de l’aide. Cette robe que je voulais blanche, j’allais la coudre moi-même. Il y avait néanmoins un petit grain de sable dans ce beau projet : je ne savais pas coudre. Je n’ai pas l’habitude de demander de l’aide, car je ne veux courir le risque de l’emprise. Mais il a bien fallu que je m’y résolve. J’ai fait appel à notre couturière, celle qui réalisait toutes les robes et tous les costumes de la famille. Cette femme qui était une confidente et une amie même si la société et les convenances ne le permettaient pas. Cette femme qui me connaissait depuis l’enfance, cette femme qui me connaissait mieux que ma mère. Pourtant débordée de travail, elle ne m’a pas refusé son aide.
Souvent je pensais à elle, je la voyais tout à son ouvrage, je voyais les vêtements qui prenaient forme entre ses mains. Elle avait du fil d’or dans les doigts, elle transformait en robes de soirée les tissus les plus sombres et les plus ternes, effectuait des réparations miracles de dernière minute. Je lui ai expliqué que j’avais besoin de son éclairage pour la conception du modèle. Nous nous sommes assises ensemble, nous avons parlé, longuement. Elle a écouté avec grande attention mes idées en termes d’aisance de mouvements, de commodité, de facilité de lavage, saisissant dans la seconde même comment les traduire par son trait limpide et précis. Symboliquement, il m’était indispensable de confectionner la robe moi-même, ce qui, par la même occasion, lui allègerait la besogne. Il suffirait qu’elle me montre comment faire. J’apprenais vite.
Ses yeux se sont illuminés, un sourire bienveillant et compréhensif s’est dessiné sur son visage. Un instant déconcertée, elle a rapidement compris cet élan vital. Elle a vu ce feu au fond des yeux, un feu qui ne souffrait aucun compromis. Alors moi, la magicienne comme ils m’appelaient, le soir même j’ai trouvé dans mes restes de tissus, le coton blanc qui la ravirait et dès le lendemain nous nous sommes mises au travail. Avant même de commencer, j’ai su que je passerais plus de temps à lui prodiguer explications et conseils que si je cousais la robe moi-même et Dieu sait qu’ils furent nécessaires, car elle n’était guère douée pour les travaux d’aiguille. Mais j’ai aimé cette aventure si lumineuse, si profonde, j’ai aimé contribuer, certes modestement, à cet essentiel qui se profilait dans sa vie.
Remonter le cours de la rivière comme on remonterait le cours du temps, retrouver les lieux de promenade de l’enfance. C’était jeudi dernier.
Petite incursion dans la rue où je venais jouer chez une amie, perdue de vue depuis longtemps, je m’attarde devant sa maison, il n’y a plus aucun nom sur la boîte aux lettres, j’avais oublié qu’elle avait emménagé juste à côté puisqu’elle avait épousé son voisin. Je rejoins le parcours de la rivière et le moulin à eau.
Le lion, sculpture massive réalisée pour l’Expo 581 . J’ignorais cela, peut-être mes parents le savaient-ils, ils ne me l’ont pas dit. Le centre commercial où j’allais souvent avec ma mère et puis le parc Malou et son château à deux pas d’où j’ai grandi, château qui faisait office de salle des mariages de la commune.
La ville n’est jamais loin. Les boulevards et les avenues longent la rivière. Les parcs se succèdent en enfilade et ne sont que les reliquats de ce qu’était la vallée avant son industrialisation et son urbanisation.
Bruxelles est construite sur une zone marécageuse2 et sa partie est-sud-est est constellée de parcs et d’étangs, artificiels pour la plupart d’entre eux. Creusés à des fins de drainage du terrain pour des raisons esthétiques ou d’exploitation, souvent alimentés par des sources locales, ils m’apparaissent plus époustouflants les uns que les autres. Je traverse une rue perpendiculaire au boulevard et j’entre dans le parc suivant. Et à chaque pas, je m’émerveille un peu plus de cette végétation luxuriante.
J’y reviendrai c’est certain, explorer en détail tout ce qui n’a pas manqué de m’échapper, regarder la beauté des saisons, la montrer surtout car il importe tellement de ne pas prendre pour acquis ce que la nature nous offre.
Quand j’ai besoin de me ressourcer, je pars m’immerger dans la réserve semi-naturelle du Kauwberg, plus proche de chez moi et devenue mon lieu de prédilection depuis plusieurs années. Alors oui, elle, je la connais en toutes saisons. Chaque fois de nouveaux jeux de lumière surgissent, les arbres m’enveloppent, je suis dans une petite forêt entrecoupée de prairies. C’est les vacances, c’était lundi, j’y ai croisé très peu de personnes, un calme absolu.
Parfois, je prolonge la promenade dans le parc qui jouxte la réserve, les arbres sont très hauts ici, je les touche autant que je peux. Il y a des bancs, je m’assois quelques instants sur l’un d’eux dans le prolongement d’un petit étang, artificiel lui aussi, et c’est à ce moment précis que mon amie Françoise m’envoie le lien d’une émission d’entretien avec deux passionnés des arbres qui œuvrent à leur protection et pour un autre développement des forêts. Ils soulignent que les arbres qui ont été plantés, forcément dans des lieux qu’ils n’ont pas choisis, dans les villes notamment, ont d’autant plus besoin d’attention. Non, décidément le hasard n’existe pas.
Le nom « Bruxelles » est issu d’une forme latinisée, « bruocsella » du germanique ancien « brok » (marais) et « sali », devenu en ancien néerlandais « broek » et « sele » (cabane, refuge, habitation) (source : Adolphe Van Loey, L’étymologie de Bruxelles, in Bulletins de l’Académie royale de Belgique, 1979) ↩︎
Samedi dernier, le 1er août, j’organisais pour l’association Carrefour européen 1 une déambulation littéraire autour de mon livre Dedans la ville publié aux Éditions Novelas.
Dans ce livre, il est beaucoup question de Bruxelles puisque c’est ma ville mais c’est avant tout la ville en tant que telle qui est mise en avant et s’y décline dans ses aspects les plus divers, réels comme imaginaires.
Quelques extraits illustrent les images réalisées par ma fille, Elisabeth Bossut.
Un petit groupe d’enthousiastes et de curieux s’est réuni place Poelaert2 au pied de la grande roue à l’ombre du Palais de Justice et de quelques arbres, point de départ d’une exploration différente de la ville.
C’est à ce voyage qu’invite la ville, celui auquel tu ne peux échapper quand tu habites la ville, celui que te dicte la ville jour après jour, celui que tu as entamé dès ta naissance si tu es né dans la ville, tu avances, tu progresses, sans relâche tu cherchesce que te dit la ville de toi
Je n’ai presque aucun souvenir de la rue aux Laines, pourtant je sais que j’y suis allée avec mes parents en visite chez une grand-tante, […] . Je n’ai presque aucun souvenir de l’appartement où elle habitait, rue aux Laines, je crois la voir à l’intérieur, souvenir vague d’une bonbonnière dont elle m’avait offert un bonbon.
Pas besoin d’aller loin pour partir en pèlerinage, un pèlerinage sur des lieux qui pour la plupart n’existent plus tels qu’ils étaient autrefois,[…] On peut choisir ce lieu comme point de départ, se dire que c’est par ici que Charlotte et Emily Brontë, accompagnées de leur père le Révérend Patrick Brontë, arrivent à Bruxelles le 15 février 1842 […] . Aujourd’hui se trouver en haut du double escalier, se dire que, mise à part la Chapelle Royale3, plus rien de tout cela n’existe.
Parce qu’elle est sans cesse en mouvement, que sans cesse on se questionne sur elle. Parce qu’on veut la modeler, la façonner au gré des humeurs et des tendances, financières ou non.[…] Ainsi va la ville. Parce que sans cesse elle se renouvelle, sans cesse on pose de nouvelles strates, on enlève ici on ajoute là et les grues, parties intégrantes du processus, nous rassurent quant à la vivacité de l’urbain qui nous abrite.
Panneau d’interdiction de marcher ou patiner sur la glace qui émerge du feuillage de printemps au bord d’une pièce d’eau panneau désuet parce que sa forme octogonale semble surgir du passé parce que le dessin du patineur te fait penser immanquablement à Tintin.
C’est la grisaille qui prend le dessus, celle des souvenirs qu’elle associe certes à la météo qui pouvait être défavorable mais aussi à des moments peu amusants, attente aux arrêts de bus, longue marche dans des rues inconnues aux maisons couvertes de crépi grisâtre, beige sale, sable ou de briques de revêtement rouge foncé, sale aussi, probablement, perspective d’une attente interminable car on arrivait toujours des heures en avance aux consultations, du moins d’un point de vue d’enfant, puis passage chez le médecin, rester tranquille, se taire, rien qui pouvait contribuer à égayer l’escapade.
Photo Catherine Koeckx
Elle débouche dans la station par une porte dérobée et elle se sait perdue. Elle connaît cette station, elle voit son nom, mais elle ne la reconnaît pas. Perdue, étrange sensation dans un lieu qu’elle fréquente pourtant régulièrement […] . Elle se demande si les gens voient qu’elle est perdue, voient qu’elle regarde autour d’elle les yeux hagards, mais ils sont eux-mêmes perdus les gens, dans leur téléphone, sinon comme elle dans leurs pensées, leurs rêves
L’après-midi s’est allègrement terminée en soirée par un verre au Grand Central à converser de voyages, de chats – eh oui, les femmes qui vivent seules avec des chats (seraient-elles dangereuses?) – et d’une adorable tortue septuagénaire et d’une humaine qui lui est dévouée depuis plus de trente ans.
Photo Catherine Koeckx
Un soir, le même été, il y a eu le Grand Central, passer quelques heures, seule, dans ce bar, s’imprégner de l’atmosphère afterwork et noter dans le carnet tout ce qu’on voit, décrire le lieu, décrire les gens, la terrasse et l’intérieur sont blindés de monde, se sentir au plus près de la ville, de ce qui la fait bouger, se sentir au cœur du mouvement et quelques instants plus tard être au dehors, s’en éloigner.
Groupement de loisirs des Institutions européennes ↩︎
Joseph Poelaert est l’architecte qui a construit le Palais de Justice de Bruxelles “oe” se prononce “ou” et « ae » se prononce « a » ; le « t » final se prononce, il n’est pas muet = « Poulart’ » ↩︎
Lieu de culte protestant depuis 1804 appartenant à l’Église protestante unie de Belgique ↩︎