D’un revers de main

Buffet de la gare du Quartier Léopold, années 1990. Elle y venait régulièrement à la pause de midi. Attablée près des fenêtres, vue sur la place du Luxembourg, elle rêvait. De mondes parallèles à ce monde du travail dans lequel elle tentait trouver des repères qui lui échappaient. Elle y entrait par l’intérieur de la gare. Traversée de la salle des pas perdus pour y accéder ou en repartir. Elle ne se rappelle pas l’entrée, ni même l’intérieur. Souvenir de quelque chose de vieillot. Elle ne se rendait pas compte à l’époque qu’il ferait les frais des travaux de réaménagement et de modernisation de la gare et de la construction du Parlement européen*. Non. Elle venait là pour trouver un peu de calme pendant sa pause de midi. Sans doute rêvait-elle aussi du mythique Orient-Express même s’il n’est jamais passé par là. Elle avait repéré Orient-express de Graham Greene dans la bibliothèque d’un hôtel où ils allaient en vacances, s’était promis de le lire mais ne l’avait jamais fait. Elle repense aux moments où avec ses parents, ils allaient accueillir sa marraine, la sœur de sa mère, à sa descente de train lorsqu’elle venait passer quelques jours chez eux, mais elle se souvient surtout qu’elle pleurait les jours où celle-ci repartait. Et puis un jour, le buffet de la gare a fermé avant d’être définitivement rayé de la carte. Étrange sensation de se trouver en face d’un lieu qui a disparu, se dire qu’on y était, imaginer l’endroit où on était assis, comme le bâtiment dans lequel elle a travaillé près de dix ans et qui aujourd’hui est en totale réfection, squelette dénudé, nouvelle façade qui se dessine déjà, se voir longer des couloirs qui n’existent plus, passer l’entrée, emprunter les ascenseurs. La ville balaie ses strates d’un revers de main, en accumule d’autres, les fait évoluer en parallèle tout en les faisant se croiser.

Ancienne gare du Quartier Léopold (aujourd’hui gare de Bruxelles-Luxembourg) et buffet de la gare (Brasserie Léopold jusqu’en 1981)
Source : ReflexCity – Photo : Frans Ringoot (période 1965-1979)
Emplacement de l’ancien Buffet de la gare, avec entrée de la nouvelle gare
un peu plus loin
Vue que l’on pouvait avoir depuis le Buffet de la gare, vélos et trottinettes en moins
Exemple de façadisme, seule la façade de l’ancienne gare a été maintenue. Elle abrite un centre de documentation du Parlement européen
L’entrée du centre de documentation « Station Europe »

* Déjà évoqué ici : Réhabilitation, Dans quel quartier vis-tu ?

Un instant fugace


Capter l’instant fugace, celui qui ne reviendra pas. Un jour il a traversé mon jardin comme une flèche, fauve, flamboyant, farouche, trois ou quatre secondes tout au plus. Un éclair. Je ne l’ai jamais revu. Ni lui ni ses congénères. Ils ont tous été décimés par la gale nous a-t-on dit.

Goûts archaïques
Pourquoi pas des goûts archaïques quand on écrit ? Manier le désuet et le suranné ?

Une femme poète
Un auteur, une autrice, un écrivain, une écrivaine et pourquoi si rarement un poète, une poétesse ?  N’ayant jamais eu bonne presse, les mots en «-esse » ont été transformés en mots épicènes et on peut savoir gré aux grammairiens du XVIIe siècle de les avoir retirés de l’usage et de nous avoir évité à la fois ridicule de «peintresse » ou « philosophesse », pour ne citer que ceux-là, d’autant que dans ce dernier on n’entend que le mot « fesse », et le ravalement au second rang, du moins en façade,  de ces arts dont la noblesse était réservée aux hommes. À la faveur de la féminisation récente des noms, le mot « poétesse » fait une lente réapparition mais toujours lesté de ses anciennes réticences et celles qui l’utilisent le font, je n’en doute pas, pour la beauté du mot.

Ton secret
Ton secret, quel est-il ? Un secret n’est pas fait pour être dit, me rétorqueras-tu. Non, tu as raison mais il existe pour qu’on ait envie de le percer. À l’oral, parler pour ne rien dire sera une perte de temps. Autant dire c’est mon secret et je  tiens à le garder. Mais à l’écrit, c’est différent, on peut éluder bien des sujets sans avoir l’air d’y toucher. Alors lire entre les lignes est un art sans doute aussi vieux que l’écriture elle-même, celle qui se plaît à revêtir de silences ses mots les plus choisis.

« Inquiétude d’un fœtus »
Un fœtus peut-il s’inquiéter lorsqu’il entend une femme sans enfant  dire à sa mère : à ta place je l’aurais fait partir ?

La dame surannée
À mes yeux d’aujourd’hui, elle paraissait jeune. J’avais environ quinze ans mais elle ne me semblait pas si âgée que j’aurais pu le croire. Elle n’avait pas de rides. Elle portait un chignon, un imperméable classique et des chaussures qui l’étaient tout autant. Elle avait trente-cinq ans peut-être, guère plus. Je la voyais de temps à autre dans mon quartier. Je ne savais ni qui elle était ni où elle habitait. Je la revois comme arrêtée devant moi, pourtant je n’ai pas le souvenir d’avoir parlé avec elle ou peut-être est-ce le temps qui s’est arrêté à sa place. Une dame plus âgée du quartier, en la voyant, m’avait un jour dit avec un clin d’œil malicieux « elle est de l’ancienne école ».

« Je ne sais pas »
Je ne sais pas, je ne sais pas ce qui m’attend au détour du chemin, sur l’autre versant de la colline, dans cette ville, ce pays que je ne connais pas, je ne sais pas ce qui m’attend demain ou après-demain, je ne sais pas ce qui m’attend dans cinq minutes ni tout à l’heure.

Souvenir d’un printemps suisse
Je suis allée plusieurs fois en Suisse mais une seule fois au printemps. Je n’avais pas tout à fait dix ans. La seule et unique fois de ma vie où j’ai skié.

Les sales gosses
Qui n’a pas au moins une fois dans sa vie traité des enfants de sales gosses ?  J’ai dû le faire moi aussi alors que je n’aime pas ce mot, je le trouve dénigrant voire insultant, mais c’est précisément là que ça se joue. On ne va tout de même pas dire : Les enfants du voisin, quels sales petits dieux…

Pour conclure…

 « Tout ce qui brille n’est pas d’or »
Et comme on le sait, le silence ne brille pas.

***

Contribution finale à l’atelier d’écriture de François Bon, intitulé « Cycle été 2026 – Chroniques » – Variations sur quelques intitulés de la table de matière des Chroniques de Clarice Lispector (Éditions des Femmes)

Est-elle tendre la nuit ?

Deux petits textes écrits dans le cadre de l’atelier d’écriture de François Bon, intitulé « Cycle été 2026 – Chroniques »

Visites nocturnes

Cette fois-là j’ai essayé de prendre des notes quand nous nous sommes parlé au téléphone. Je ne comprenais rien de ce qu’elle me disait. Son débit de paroles ressemblait à un torrent en crue. Son récit n’avait ni queue ni tête. Elle m’a parlé des sapins au fond de son jardin alors qu’elle n’a qu’un jardin de ville avec un petit lilas pour seul arbre, elle m’a décrit le pays des sapins pointus qu’elle avait visité récemment. Je n’ai jamais entendu parler d’un tel pays. Elle m’a raconté aussi qu’une poétesse en robe blanche venait la visiter la nuit. Je lui ai demandé qui était cette poétesse mais elle est restée très évasive. Ses phrases étaient hachées, ponctuées de halètements, comme si ses pensées allaient plus vite que sa parole pourtant déjà très rapide, comme si elle avait peur de ne pas pouvoir exprimer tout ce qui lui passait par la tête avant que la conversation ne s’arrête. J’aurais pu vérifier sur le Net qui était cette poétesse mais j’ai préféré que cet échange demeure nimbé de son aura de mystère. Elle me parle au travers de ses poèmes, m’a-t-elle dit. Cette phrase m’a permis de mieux comprendre la nature de ces visites nocturnes. Tu lis ses poèmes au milieu de la nuit ? lui ai-je alors demandé. Non, non, m’a-t-elle répondu, elle me les dit elle-même. À ce point de la conversation, mes notes mentionnent un long silence. Tu sembles inquiète, a-t-elle poursuivi, mais il ne faut pas, rassure-toi, je vais très bien. Ce n’était qu’un rêve, j’en suis certaine à présent, a-t-elle conclu avant de raccrocher.

Est-elle tendre la nuit ?

Sur une proposition de Clarence Massiani

Un soir d’été en rentrant d’une visite à une amie, il fait chaud encore. Le ciel est d’un bleu royal intense, pénétrant. Il fait nuit et je me plais à regarder les vitres éclairées, envie banale d’imaginer ce qui se passe derrière ces fenêtres closes. Surgit soudain le livre de Fitzgerald, Tendre est la nuit. Je ne l’ai pas lu, juste cette titre si célèbre qui s’attarde par une nuit si douce, mais…
Est-elle tendre la nuit lorsqu’elle nous offre ses perles de lumière ?
Est-elle tendre la nuit dans les villes qui dorment ?
Est-elle tendre la nuit lorsque ses méandres se vident ?
Est-elle tendre la nuit lorsqu’elle nous éjecte de son train en marche ?
Est-elle tendre la nuit lorsqu’elle nous refuse son nectar ?
Est-elle tendre la nuit ?

La robe blanche

Ce jour où j’ai décidé de porter une robe blanche dénuée de toute entrave, pour respirer la vie à pleins poumons, l’écrire en toute liberté, je n’ai eu d’autre choix que de demander de l’aide. Cette robe que je voulais blanche, j’allais la coudre moi-même. Il y avait néanmoins un petit grain de sable dans ce beau projet : je ne savais pas coudre. Je n’ai pas l’habitude de demander de l’aide, car je ne veux courir le risque de l’emprise. Mais il a bien fallu que je m’y résolve. J’ai fait appel à notre couturière, celle qui réalisait toutes les robes et tous les costumes de la famille. Cette femme qui était une confidente et une amie même si la société et les convenances ne le permettaient pas. Cette femme qui me connaissait depuis l’enfance,  cette femme qui me connaissait mieux que ma mère. Pourtant débordée de travail, elle ne m’a pas refusé son aide.

Souvent je pensais à elle, je la voyais tout à son ouvrage, je voyais les vêtements qui prenaient forme entre ses mains. Elle avait du fil d’or dans les doigts, elle transformait en robes de soirée les tissus les plus sombres et les plus ternes, effectuait des réparations miracles de dernière minute.  Je lui ai expliqué que j’avais besoin de son éclairage pour la conception du modèle. Nous nous sommes assises ensemble, nous avons parlé, longuement. Elle a écouté avec grande attention mes idées en termes d’aisance de mouvements, de commodité, de facilité de lavage, saisissant dans la seconde même comment les traduire par son trait limpide et précis. Symboliquement, il m’était indispensable de confectionner la robe moi-même, ce qui, par la même occasion, lui allègerait la besogne. Il suffirait qu’elle me montre comment faire. J’apprenais vite.

Ses yeux se sont illuminés, un sourire bienveillant et compréhensif s’est dessiné sur son visage. Un instant déconcertée, elle a rapidement compris cet élan vital. Elle a vu ce feu au fond des yeux, un feu qui ne souffrait aucun compromis. Alors moi, la magicienne comme ils m’appelaient, le soir même j’ai trouvé dans mes restes de tissus, le coton blanc qui la ravirait et dès le lendemain nous nous sommes mises au travail. Avant même de commencer, j’ai su que je passerais plus de temps à lui prodiguer explications et conseils que si je cousais la robe moi-même et Dieu sait qu’ils furent nécessaires, car elle n’était guère douée pour les travaux d’aiguille. Mais j’ai aimé cette aventure si lumineuse, si profonde, j’ai aimé contribuer, certes modestement, à cet essentiel qui se profilait dans sa vie.

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture de François Bon, intitulé « Cycle été 2026 – Chroniques »

Balade nocturne

Une envie de revenir à cette photo prise en mars. Je suivais cet homme. Bien involontairement je précise. Il me fallait traverser le canal pour me rendre à la soirée d’inauguration de la Foire du Livre. Il était environ 19h et au lieu de tourner à droite, vers le site de Tours et Taxis, je l’ai suivi. L’ombre portée de la rambarde du pont magnifiée par l’éclairage du chantier adjacent m’a rivée à son sillage et aujourd’hui je me demande encore comment cela a pu se produire. J’avais rendez-vous avec une amie à 19h30 et elle allait s’inquiéter si elle ne me voyait pas arriver. J’ai pourtant continué de suivre l’homme dans le dédale sinueux du chantier. Il marchait lentement donc j’ai dû adapter mon rythme pour qu’il ne soupçonne pas que quelqu’un marchait à sa suite. Le quadrillage de l’ombre avait quelque chose d’hypnotisant comme une toile dans laquelle je me suis laissé happer, comme un labyrinthe, ou les deux à la fois. Parvenu à l’autre bout du pont, et au sortir du chantier, l’homme a continué tout droit et s’est dirigé vers une rue plongée dans l’obscurité. Nous nous sommes donc enfoncés dans cette rue légèrement en pente. Tout au bout de la rue se profilait le haut clocher d’une église. Nous pressions le pas comme en direction de l’église. Il n’y avait aucun bruit dans la rue, aucune voiture ne circulait, il n’y avait pas un souffle de vent. J’avais peine à respirer et je me suis demandé s’il en allait de même pour l’homme. J’avais la certitude que le but ultime de ce périple nocturne était l’église et pourtant je n’avais pas l’impression que nous progressions. Nous marchions comme un seul homme. Plus nous avancions, plus l’église semblait s’éloigner. En réalité, l’église semblait avancer au même rythme que nous. Mais était-ce bien la réalité ? Je commençais à avoir quelques doutes. J’ai regardé l’heure sur mon téléphone et il était encore 19h. Je regardais les maisons et immeubles que nous longions et les numéros progressaient dans un ordre croissant. Nous marchions de plus en plus rapidement et il me semblait que plus je m’essoufflais plus l’homme devant moi accélérait. Je ne parvenais plus à le suivre, sa silhouette devenait de plus en plus petite jusqu’à devenir un point presque invisible. J’ai pu le suivre encore quelques secondes, du moins ce qui m’a paru comme étant des secondes, puis il a disparu et l’église aussi. Je me suis arrêtée, légèrement étourdie. Devant moi s’ouvrait l’entrée du site de Tours et Taxi. Il était 19h30.