Marie Closset alias Jean Dominique, une poétesse oubliée

Source : Jean Dominique, Le Don silencieux, Espace Nord, 2025 (postface de Vanessa Gemis)

Chaque mardi après-midi, je prends le bus pour me rendre à l’atelier de reliure. A cette heure de la journée, le trafic est plutôt calme. Un bus, ça ne roule pas très vite, j’aime cette lenteur retrouvée, moi qui ne prenais que tram et métro. Le temps s’étire. Le bus passe à l’intersection de l’avenue de Fré et de l’avenue de l’Echevinage où a habité Marie Closset alias Jean Dominique, poétesse symboliste, aujourd’hui femme de lettres oubliée. Formée à l’enseignement aux Cours d’éducation pour jeunes filles de la féministe Isabelle Gatti de Gamond,  c’est au 33 de l’avenue de l’Echevinage qu’avec ses deux amies des Cours, Blanche Rousseau et Marie Gaspar, elle pose les cartons de  l’Institut belge de Culture française qu’elles avaient créé en 1912. Cet institut destiné à des enfants de huit à douze ans et à des enseignantes qui souhaitent accroître leur connaissance de la littérature française.

Théo Van Rysselberghe, La Promenade, 1901, huile sur toile, détail (Jean Dominique (à l’avant-plan et Blanche Rousseau)

Il y a quelques semaines, je n’avais encore jamais entendu parler de Jean Dominique. Jusqu’à ce jour de février où je suis allée écouter une conférence donnée à son sujet par Vanessa Gemis, professeure de lettres de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et je découvre cette femme dont la poésie a été publiée au Mercure de France grâce à Emile Verhaeren. Par l’entremise de son amie Blanche Rousseau, nièce de Ernest et Mariette Rousseau-Hannon (Maison Hannon, maison Art Nouveau à Bruxelles), qui tiennent salon, elle se lie d’amitié avec le peintre gantois Theo Van Rysselberghe et collabore avec Elisée Reclus. Elle fréquente aussi les Salons de la Libre Esthétique et le milieu de l’avant-garde artistique bruxelloise. Je me demande si elle y a croisé Fernand Khnopff.

Maison Hannon

Déjà, elle concrétise le besoin d’une chambre à soi pour y puiser l’inspiration, et le silence indispensable à sa création poétique. Dans cette chambre qui s’appellera « la chambre bleue », elle y tient également salon. On y discute entre autres du renouvellement de l’art dans tous ses modes d’expression. C’est l’époque de l’art total de Wagner. Pour Jean Dominique, la poésie est un art total, à la fois art de vivre qui se traduit par l’esthétique foisonnante de la chambre bleue, la manière de vivre en écriture, et la musicalité de la langue et des mots.

Outre la nature, la mélancolie, l’amour, le silence est un autre thème majeur de son œuvre tant il est pour elle nécessaire à la création et comme rempart à la pensée. On pourrait presque dire que sa poésie, comme sa prose s’expriment en creux pour taire ce qui ne peut être révélé ouvertement : la relation entre elle et Blanche qui va bien au-delà d’une simple amitié. Caractéristique de ce silence est sans doute le choix d’un pseudonyme plutôt masculin voire neutre. Dans la prose, les multiples changements de prénoms et le croisement des identités contribuent au brouillage des pistes.

Jean Dominique, Le Don silencieux, Espace Nord, 2025 (postface de Vanessa Gemis) – extrait du cahier iconographique. Blanche Rousseau à gauche, Jean Dominique à droite.

Se demander si elles ont souffert de cette situation ou si le secret dont elles ont entouré leur intimité leur a paru chose tout à fait normale à une époque où on n’aurait même pas imaginé ce que « sortir du placard » aurait pu signifier. Se dire que malgré tout elles ont pu être heureuses. Au-delà de la mélancolie.

Bientôt je descends du bus et j’arrive à l’atelier de reliure.

Extraits

Elles s’en vont, inexprimées,

A travers l’âme, toutes pures,

Et mon silence les rassure.

——-

Et mon cœur exalté et grave se repose

A porter tout le tien nombreux comme une rose

Et notre amour entier qui, taciturnement,

Dort comme une guirlande entre tes mains d’enfant

——-

Je mettrai mes deux mains sur ma bouche, pour taire

Ce que je voudrais tant vous dire, âme bien chère !

——-

La pierre du seuil est brûlante

Et le soleil, comme un drap d’or,

Chatoie parmi l’herbe mouvante

Où le paon merveilleux s’endort

Une semaine de haïku

A l’initiative de Juliette Derimay, inspirée par Un an de haïku de Françoise Renaud, chaque jour écrire un haïku. Une semaine, un mois, un an ? Merci Françoise et Juliette.

Je sens que cela devient un petit rendez-vous, un rituel, prendre le temps hors du temps, respirer, douce observation, rêverie, le temps s’étire, il respire, je respire…

2 avril

Journée maussade

Pluie de plus en plus intense

Je me calfeutre

3 avril

Lecture saisonnière

Lever du jour je savoure

Bruits de ville au loin

4 avril

A Saint-Symphorien

                  Aquarelle au fil de l’eau

Je me régale

5 avril

Pâques ce dimanche

                  Vent et pluie au rendez-vous

Les fleurs me sourient

6 avril

Une maison hantée

Virginia Woolf tôt matin

Promesse d’un ciel clair

7 avril

Pigeons sur le toit

Des yeux suivre leur danse

Te dire merci

Aquarelle de Rosaria Marzotto

Un an de haïku par Françoise Renaud

J’aime lire en accord avec les saisons et comme Carnet de murmures, le nouveau livre de Françoise Renaud, Un an de haïku, m’en offre la possibilité, de manière plus précise encore puisqu’ils sont présentés mois par mois. C’est un défi audacieux que Françoise et cinq autres personnes qu’elle ne connaît pas ont relevé à la demande d’un ami commun en grand besoin de soutien : lui envoyer chacun, chacune un haïku par jour pendant 365 jours.  

Je ne connais du haïku que le nom. Je n’en ai jamais vraiment lu, encore moins écrit. J’apprends la règle syllabique 5-7-5, l’inspiration qui sous-tend chacune de ses lignes.  Un matin chahuté de printemps, thé chaud à la main, j’ouvre le recueil, je lis Janvier en Mars, et puis Février. Il pleut, il vente, il grêle. Et voilà que je me surprends à écrire quelques modestes haïku.

Soleil et givre

                  Lumière vive et giboulées

Mars, tu nous as comblés

                  *

Lecture du matin

           Les livres se répondent

Et je suis l’oiseau dans le ciel

                  *

Thé chaud aux lèvres

           Je goûte les haïku

Tout droit venus des Fougères

                  *

Haïku du matin

           Pour toi chère Françoise Renaud

J’entends le Chant du monde

L’écriture de Françoise, qu’elle soit en vers ou en prose, m’emmène dans des contrées et des lieux rêvés. Au détour d’un bosquet,  j’entends le murmure de l’eau, je vois les buses et les mésanges, je caresse les fougères. Un enchantement. Merci Françoise.

Codicille : la première ligne des trois premiers haïku est une ligne reprise de trois haïku de Françoise

Sagesse et chaos

La corneille observe, perchée sur la rambarde de la terrasse, elle observe l’agitation qui se déroule sous ses pattes, sur la chaussée en contrebas, le bruit incessant de la circulation, rien n’échappe à sa vigilance ni à sa vision panoramique, elle a le sens du détail, peut-être m’a-t-elle vue la regarder, la prendre en photo sur la dentelle de fer forgé qui lui sert de perchoir, elle ignore que je recherche les reflets dans les vitres, que je capte l’abstraction qui s’y dessine, au-delà des voiles qui les habillent, des ombres qui les magnifient. C’était un jour de printemps, ciel bleu parfait, profil ouvragé des façades blanc cassé, des sous-toitures, fine brise qui anime cet arbuste remplis de baies orange.

Comme ce hibou factice posé là par on ne sait qui, on ne sait quand, lui aussi observe son quartier. Ce n’est pas la première fois que je le vois, mais je l’avais oublié. Un jour je lève la tête, comme souvent, et je l’aperçois, impression qui nous toise, qu’il toise ce monde ou aurait-il été placé la pour tenter de nous distiller un peu de sagesse dans ce chaos ? Je me plais à penser que s’il est là, c’est juste pour moi, que son message m’est destiné.

Hier c’était vraiment le chaos, j’étais en centre-ville avec ma fille. Nous sommes en centre-ville et nous nous apprêtons à repartir, moi en tram, elle en train vers Nivelles quand il est annoncé que les lignes de trams, métros et trains qui passent par la gare du Midi sont interrompues sur ordre de police. La gare est évacuée en raison d’une alerte à la bombe. Deux (ou trois ?) colis suspects ont été repérés, l’un dans un train en gare et l’autre sur un quai. Les démineurs sont sur place. On ne sait pas combien de temps il faudra avant que le trafic reprenne. Heureusement nous apprendrons plus tard que les paquets étaient inoffensifs. Nous avons fait un bout à pied pour prendre un autre tram qui croise un arrêt où ma fille a pu prendre un bus pour rentrer chez elle. Quand on prend les transports en commun il faut être créatif.

Un métier d’art

Ça se passe dans une ancienne cuisine en sous-sol, une cuisine-cave comme on les appelait. C’est une grotte, un antre, les murs sont couverts d’étagères où sont rassemblés des objets qui peuvent paraître hétéroclites à la profane que je suis encore. Des presses de toutes dimensions, des boîtes en bois, des cartons, des pinces, des colles de différents types, du papier pour fabriquer les gardes, des compas, des scalpels, des plioirs en os. La maîtresse des lieux est une artiste en son domaine, la reliure. Elle transmet son savoir à trois personnes par cours. J’ai eu de la chance, il lui restait une place dans le cours du mardi après-midi.

C’est un lieu hors du temps, aucun écran à la ronde, à part quelques téléphones portables discrets, pas d’ordinateur en vue. Les bruits extérieurs, celui de la circulation sur cette artère très fréquentée, rien ne pénètre dans ce monde parallèle. On écoute religieusement les explications, on observe les gestes, on tente de les imiter. Je m’applique à cette première tâche qui est de démanteler deux des livres de poche à dos collés que j’ai apportés. Détacher la couverture puis séparer les pages par paquets de sept feuillets (le nombre est déterminé en fonction de l’épaisseur du papier) tout en ôtant l’ancienne colle au scalpel. Un travail de fourmi, répétitif à souhait.  Méticulosité, précision, il ne s’agit pas d’entailler le papier avec la pointe du scalpel. Calme, silence, concentration. Pas de place pour les pensées parasites. Un travail de méditation. Ensuite, il faudra reprendre tout, feuillet par feuillet pour éliminer les derniers résidus de colle.

Comment en es-tu venue à la reliure, me demande-t-elle. Il est vrai que ce n’est pas courant. Quand j’en parle autour de moi les gens, parfois, sont étonnés. Sur le moment je ne sais pas quoi lui répondre. Simplement, l’amour des livres. En prendre soin, redonner à certains d’entre eux une nouvelle vie. Sentir l’odeur des vieux livres, caresser les papiers, les cuirs, décorer ses propres papiers, fabriquer des carnets. Apprendre un métier d’art.

Lille et la danseuse

Arrivée à Lille 8h39. Je suis à Lille mais je ne vais nulle part. Enfin, pas tout à fait. Je suis ici pour acheter des choses qu’on ne trouve pas en Belgique. A part ça je ne vais nulle part. Pas d’itinéraire, pas de musée, pas de programme. Un café dans une brasserie près de la place Charles de Gaulle. Deux, même. Qu’à cela ne tienne ! Aucune contrainte horaire. Nostalgie diffuse des tubes des années quatre-vingts. Chansons d’il y a quarante ans. Je me demande à quoi je rêvais quand je les écoutais,. Plaisir d’une nostalgie dans l’instant.

Seule compagne de cette journée, La danseuse de Modiano, seul son visage n’est pas flou pour le narrateur. Les minutes s’égrènent le long du canal, les arbres commencent à bourgeonner. Ils s’illuminent d’une brume vert tendre, les jonquilles confirment que le printemps est bien là. Les pigeons furètent dans leur quête perpétuelle de nourriture. Le soleil fait briller les plumes irisées de leur encolure. Je suis du regard le turquoise fluorescent de leur cou loin dans l’allée. Les canards se réchauffent au soleil. La danseuse m’entraîne dans son mystère mais je suis à Lille et je ne vais nulle part. Je flâne dans les rues d’une boutique à l’autre. A l’intérieur de l’une d’elles, pleine à craquer d’objets les plus divers, des représentations encadrées hautes en couleurs de la Vierge, des coussins, tissus colorés indiens, de la vaisselle, des bougies, des statuettes de toutes sortes et près du seuil un vieux petit chien, un chihuahua peut-être, pelage noir et gris blanc, museau grisonnant, assis sur morceau de tissu, il tremble. J’ai envie de le prendre dans mes bras et le rassurer, peut-être cet incessant ballet de jambes qui passent devant lui l’effraie-t-il, il regarde droit devant lui, il a l’air perdu. Personne ne semble s’apercevoir qu’il existe. Mais il ne me connaît pas et prendrait peur.

Je me remets à suivre La danseuse. Elle est à Paris, les noms des rues, quais et boulevards en attestent. Elle aurait aussi bien pu se trouver à Lille, cela n’aurait rien changé au flou du narrateur. Fourbue après avoir visité les sept niveaux du Furet du Nord, je l’invite à s’installer avec moi à une terrasse sur la place, il fait beau, nous dégustons un verre de vin. Elle me raconte sa vie, ses cours avec le célèbre danseur, elle me parle du petit Pierre, son fils qu’elle est allée chercher à la gare d’Austerlitz et qui vit désormais avec elle. Elle me parle du narrateur qui la suit comme son ombre. Soudain, sa voix s’estompe, s’évanouit dans le brouhaha de la ville, les gens qui circulent en tous sens sur la place, les voix, le bruit, c’est une belle soirée de printemps qui s’annonce, un groupe se met à faire de la musique, guitare, batterie, deux jeunes filles à côté de moi commandent un bière, elle parlent fort, ont la vie à se raconter. Je me mets en route vers la gare.

Something’s got to give

Pendant des semaines aucun espace mental pour écrire, des activités et réflexions tous azimuts, le foisonnement de l’été peut-être ? La énième reprise du manuscrit ? Toujours une bonne excuse, oui mais je dois aller ici, oui mais je dois aller là, par-là d’ailleurs à Paris, faire ceci ou ça, du rangement, du tri, tout ça prend du temps et n’avance guère.
Quand j’évoque ma ville, j’ai envie de dormir (quoiqu’il faudrait plutôt se réveiller) et de m’en aller à la campagne, oui mais « la ville passe à l’état de sujet abstrait, de réflexion, d’écriture, nous dit Joachim Séné lors de la Bulle d’Air du 19 août (voir article précédent). Ça, ça me parle. Depuis début septembre, je suis retournée dans mon quartier de travail. « T’habites dans le quartier, t’es du quartier ? » demande Georges Perec dans Espèces d’espace. Non je n’habite pas le quartier, c’est mon quartier de travail, mais c’est aussi mon quartier puisque j’y suis née, j’y ai étudié et j’y ai travaillé.

Observer les changements, petits ou plus importants. Par exemple cette église qu’on vient d’affubler d’un échafaudage. Espérons que le nom de la société qui réalise les travaux, Galère, ne soit pas de mauvais augure quant à l’incrustation dudit échafaudage. Il y a une autre église à Bruxelles qui a disparu sous des échafaudages bâchés il y a plus de dix ans, sans parler de cet autre célèbre bâtiment public qui supporte les siens depuis plus de quarante ans. Il paraît même que ces échafaudages ont dû être rénovés. Mais pour l’heure les travaux ont repris. Objetif : le bicentenaire en 2030. On veut y croire.

L’automne pointe le bout du nez, ces derniers jours on hésite, l’été n’en finit pas de s’étirer, mais la saison dorée s’en vient. Mais dans la ville, s’aperçoit-on de l’automne ? La lumière ne trompe pas, plus douce, plus veloutée, plus subtile. Et les arbres. Il y a beaucoup d’arbres dans le quartier. S’ils n’ont pas encore revêtu leur habit automnal, leurs feuilles se ternissent, se racornissent. Finie la splendeur des mois d’été. Celle de l’automne n’est pas encore installée. On est dans un entre-deux.

Aujourd’hui la grisaille est de mise. La circulation chaotique a repris son cours, les vélos cargos chargés d’enfants serpentent. Je n’aurais pas voulu être à leur place. Le chef arrive énervé à cause du métro qui est resté été bloqué alors qu’il débarquait à temps à la Gare du Midi. D’un jour à l’autre tout peut basculer. Il fait à peine plus frais, il fait même chaud encore dans les intérieurs, dans les bureaux. Something’s got to give. Quelque chose doit craquer. Oui mais quand ?

Par là Paris

Dans le cadre de son projet « Par là Paris », le collectif L’aiR Nu (Littérature Radio Numérique) organise, en collaboration avec les mairies d’arrondissements, des déambulations littéraires appelées « Bulles d’aiR » menées par Anne Savelli et Joachim Séné suivies d’ateliers d’écriture. S’y ajoute le projet Jacqueline où des Parisien.ne.s racontent leurs souvenirs de Paris L’idée est de réaliser un plan numérique de Paris qui propose pour chaque lieu surligné, les extraits sonores des textes écrits par les participants, des morceaux choisis de la littérature classique ou contemporaines lus par Anne et Joachim, ou encore des photos. « Par là Paris », c’est Par ici

Le mardi 19 août, nous démarrons de la bibliothèque Vaclav Havel, Esplanade Nathalie Sarraute dans le 18e pour arriver à la Bibliothèque Hergé, rue du Département dans le 19e et le mercredi 20 août, nous faisons le contraire. Nous accompagnent, lus  tout au long des balades par Anne et Joachim, et sélectionnés par leurs soins, des extraits de Ici, de Nathalie Sarraute, Allo la Place de Nassera Tamer, L’invention de Paris de Eric Hazan, Sido de Colette, Stations (entre le lignes) de Jeanne Sautière, Notre vie n’est que mouvement de Lou Sarabdzic, Especes d’espaces de Georges Perec, Le piéton de Paris de Léon-Paul Fargue, pour n’en citer que quelques-uns.

Bulle d’aiR du 19 août 2025

Jardin d’Éole – Chasse aux plantes, abeilles solitaires, le Trèfle d’Éole, jardin partagé petit coin de paradis, un enclos avec des chèvres. Je pense au livre acheté ce matin à la librairie du Canal, rue Eugène Varlin, « Toi » de Hélène Gestern. Elle y raconte son amour pour son chat récemment décédé. Dès les premières lignes les larmes me viennent. Je regarde les chèvres, je me demande ce qu’elles mangent. Le sol me paraît jonché de copeaux de bois. Pourtant, elles broutent, non ? Ce midi en terrasse, j’ai donné des miettes aux pigeons. Je suppose qu’on ne peut pas comme à Bruxelles. Jardin d’Éole, des hommes agglutinés, origine asiatique ou africaine. Je pense à la chanson de Patrick Juvet « Où sont les femmes ? ». Il y a des grilles comme dans un zoo. Rue d’Aubervilliers – une camionnette de location Europ Car « Move your home » dit le slogan. Un peu plus loin arrêt « Maroc » du bus 45. La maison d’artistes « Le grand parquet », désolée en ce mois d’août. « Barber Prestige ». Encore des hommes agglutinés. Parfois on se sent observé. Sacs poubelles « Ensemble rendons Paris propre » dit le slogan. Je pense à l’organisme qui gère la collecte des déchets qui s’appelle « Bruxelles Propreté ». Parfois je l’appelle Bruxelles saleté.

Version sonore: Livre et Jardin d’Éole

Anne Savelli et Joachim Séné

Bulle d’aiR du 20 août 2025

En direction du jardin d’Éole, nous traversons le Passage Goix. J’y rencontre Mika, un chat de dix ans souffrant d’arthrose. Sa propriétaire tente de le faire marcher mais il demeure immobile, droit et fier, savourant l’admiration dont il l’objet. Perec nous rappelle sa vision de la notion de quartier que j’élargis au quartier de travail. Je fréquente le mien depuis plus de trente ans et je m’en tiens à l’écart dans le quartier où je vis. La fratarèle, la sarcolinette, la gordalone, la percatole dentelée de Maryse Hache nous entraînent dans le Jardin d’Éole pour une danse temporelle avec Colette dans ses jardins de Bourgogne. Rue d’Aubervilliers j’aperçois le mot « NAKE » tagué sur un mur. Aucune idée évidemment de ce qu’il signifie. Sous une façade de maison peinte en trompe l’œil, dans un coin, des fauteuils, des caisses constituent une sorte de maison de rue. Un restaurant « La corne de l’Afrique » puis au coin rue Riquet rue Pajol la brasserie « Nord Nord », le « Coq doré » « Fenua Ceramics. Bienvenue au « Budget Bazar Dubaï »

Version sonore : Trompe l’oeil

Anne Savelli

Réel ou fiction

Réel ou fiction, ou les deux, un pied d’un côté, un pied de l’autre.

Peu de mots aujourd’hui. Surtout des images, d’un quartier que je continue d’explorer quasi quotidiennement pour quelques mois encore. Je l’appelle mon quartier de travail. Comment l’appellerai-je ensuite ? Quand des collègues me demandent d’où je suis je leur dis que je suis d’ici. Je suis née dans le quartier.
 

Carnet de murmures

par Françoise Renaud

Déjà le livre de Françoise Renaud est un bel objet. Ses créations photographiques aux motifs organiques illustrent la couverture et les intitulés de chapitres sur double page. Elles ravissent l’œil. La couverture, épaisse, légèrement gaufrée invite au toucher, à prendre le livre à pleines mains comme pour nous donner la un avant-goût de la matière rugueuse, fibreuse qui nous est offerte au long des pages.

Après avoir parcouru le monde et son pays, vécu en Languedoc, Françoise décide de s’établir plus au Nord, en Limousin, poussée par la dégradation climatique. En une infinité de touches délicates, ciselées par la finesse des mots, elle nous conte son installation sur ses nouvelles terres.

Elle consigne dans ce Carnet l’élégance des aigrettes au plumage blanc comme irréelles dans leur lent déplacement vers l’eau, les lichens incrustés dans les murs pareils à des runes, les haies aux fruits desséchés et les taillis impénétrables. Nous lui emboîtons le pas avec entrain au fil des saisons de cette première année où elle arpente le domaine, visite les parcelles plantées de légumes et bientôt d’arbres fruitiers, on se prend d’affection pour les trois jolies poules. Le ciel nous envahit, comme la vibration des arbres et le chant mélancolique des oiseaux. On respire l’odeur du bois et de l’humus, on déguste fraises,  framboises, courgettes jaunes, poivrons verts et rouges. C’est un livre pour tous les sens.

Même si parfois la nature se met en colère, nous envoie ses éclairs et ses coups de tonnerre, souvent elle nous offre le silence de la neige, le frémissement de l’herbe sous le vent, le bruissement des ramures. De page en page, Françoise rapporte ce que la nature lui murmure. Et c’est à nous aussi qu’elle murmure.

*

En lisant le Carnet de murmures, j’ai moi aussi envie de errer dans les friches et frôler les forêts, d’observer  les bourgeons fragiles, la peau mouillée d’une salamandre, de me poser et  me garder à l’affût dans l’imperceptible étirement du jour. Un livre qui restera à mes côtés.

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