Journal images | Une ville rêvée

Une image (parfois deux), une phrase

Je continue d’apprendre la patience : après restauration des pages, les cahiers de mon Utrillo sont enfin cousus, la moitié du travail est accompli

Je flâne dans les rues de mon ancien quartier de travail avant de retrouver S. mon ancienne collègue devenue  une amie dès nos premiers jours de travail ensemble

Habitée des reflets du bleu dans la ville, une sorte de prisme au travers duquel je pose sans cesse le regard, je m’invente une ville rêvée, peut-être

La ville, une géométrie éphémère et sans cesse renouvelée. S’y perdre

La canicule semble nous apporter un goût d’automne prématuré mais le calendrier celtique ne nous rappelle-t-il pas que l’automne commence le 1er août ?

Même si ce serait bucolique, cette ancienne gare n’est pas en plein champ mais aux confins de la ville et seul demeure en fonction un arrêt de train avec distributeur automatique de billets sur le quai

Dentelles de feuillage, béton, ombre et verre réunies dans l’étroitesse d’une image

La rue pour moi durant quelques secondes, en profiter avant qu’elle ne soit à nouveau dévorée par l’ogre dénommé Trafic

Je ne me souviens pas d’avoir pris cette photo mais que ne fait-on pas dans un instant d’égarement

La tête d’une chèvre, d’un mouton, d’un humain en souffrance… Et vous, qu’est-ce que vous y voyez ?

Journal images|Une balade aux aurores (ou presque)

Une image, une phrase (ou un haïku)

En dehors de Bruxelles pour quelques centaines de mètres, je ne suis cependant pas dans le pré, c’est juste une impression

Il est huit heures, je rentre dans Bruxelles, jamais je n’ai vu ce rond-point sans voitures, je crois me réveiller dans un autre monde, réminiscence de temps anciens

Un immeuble qui s’évade vers le ciel, se confond avec lui, ce jeu sans fin des reflets

Toujours la nature dans la ville et imaginer qu’un jour peut-être elle recouvrira tout

Rose trémière
Discrète en ce doux matin
Tu m’accompagnes ?

Croiser des pigeons en train de se régaler et décider que celui qui s’approche sera le personnage principal de cette photo, que lui aussi, même s’il n’est qu’un pigeon parmi d’autres, aura son moment privilégié

Branche d’érable du Japon sur fond de maisons bourgeoises tout auréolé d’un fin duvet nuageux, ses feuilles rouges orangées, rousses, au parfum d’automne

Playmobil, rappel du temps de l’enfance, mes enfants me disent : « surtout ne pas jeter les Playmobil ! », alors ils restent là au grenier à attendre une hypothétique nouvelle vie

Avant d’emprunter le pont qui surplombe le chemin de fer, je m’arrête quelques instants devant l’arbre aux papillons, ce buddleia que certains appellent aussi l’arbre aux oiseaux et je pense à celui qui se trouve près de chez moi, en permanence rempli de moineaux

Retrouver les allées d’un petit parc où je n’avais plus mis les pieds depuis très exactement dix ans, j’en avais oublié la configuration, j’en avais presque oublié l’existence, comme oblitérée, et le revoilà sans doute parce que je voulais retrouver cette ruelle du temps où Uccle n’était qu’un village de campagne éloigné de Bruxelles

Y revenir

Y revenir toujours et encore à cette notion de quartier. Comme nous le dit Georges Perec dans Espèces d’espaces, « on appelle son quartier le coin où l’on réside et pas le coin où l’on travaille : et les lieux de résidence et les lieux de travail ne coïncident presque jamais ». Et revenir toujours et encore à ce quartier-là en particulier, celui de la naissance, des études et du travail. En ce moment, travailler sur cette notion dans le chapitre dédié du manuscrit.

Découvrir récemment qu’une nouvelle membre d’un cercle littéraire dont je fais partie habite au square Marie-Louise et lui demander si je peux la rencontrer pour lui parler du lieu, de l’expérience d’y habiter, ce qu’elle accepte très aimablement. Arrive lundi, le jour J. Je pénètre bien à l’heure dans le hall d’entrée. Très fonctionnel, grand miroir entouré d’un cadre métallique doré et mat pour les visiteurs qui ont besoin de se refaire une apparence, ce qui n’est pas mon cas vu qu’il n’est que 11 heures et que je viens droit de chez moi. Tableau des sonnettes avec boutons dorés à l’ancienne. Grandes dalles de marbre (ou faux marbre) au sol, très années 60 ou 70. Elle me dira que l’immeuble a été achevé en 1966. Ouvre-porte ultramoderne néanmoins. Je suis au troisième, me dit-elle. A nouveau remonter le temps tout en gravissant les étages par le petit ascenseur mis aux normes européennes comme il se doit. Petite, l’œil malicieux, elle me fait entrer dans son salon. J’en saisis tout de suite le raffinement, grands murs clairs, meubles en chêne foncé, tapis orientaux, grandes baies vitrées qui donnent sur le square. Elle précise qu’elle a fait faire pas mal de travaux de rénovation. Sur son invitation je prends place dans un des canapés recouverts de toile claire. Tout de suite j’épingle sa lecture du moment posée sur la table de salon : Edith Wharton, Chronique de New York chez Quarto Gallimard, ce qui manque pas de me rappeler qu’Edith Wharton est sur ma PàL depuis un certain temps déjà.

Elle me propose de l’accompagner dans sa cuisine tandis qu’elle me prépare un café dans sa cafetière à l’italienne. Elle n’aurait que faire d’une machine à café. Elle s’excuse de ne pas m’accompagner vu qu’elle ne boit pas de café, elle n’aime que la mousse de lait qui recouvre le capuccino. Elle ajoute quelques chocolats. Les meilleurs au monde, précise-t-elle avec un sourire tout aussi malicieux.

Et elle me raconte. Elle a d’abord été locataire de son appartement dès son achèvement en 1966. Je me dis qu’elle a dû fréquenter la clinique où je suis née, située à deux pas de là sur le square, aujourd’hui transformée en immeuble à appartements, mais je réserve ma question pour plus tard. Je la laisse poursuivre son récit. En 1966, le Berlaymont n’était pas encore terminé. Difficile d’imaginer le quartier sans ce bâtiment phare. Elle n’y a travaillé que plus tard. A son arrivée à Bruxelles, elle avait de toute façon décidé qu’elle ne resterait que quelques mois, juste pour une expérience de travail et s’en retournerait bien vite en Italie. Mais la vie, comme souvent, en avait décidé autrement. Soixante ans plus tard, elle est toujours là, et encore à se dire qu’elle retournera bientôt définitivement dans sa maison en Italie.

Et c’est ici que s’immisce l’exception au « presque jamais » de Georges Perec. Elle avait choisi cet appartement pour pouvoir se rendre à pied à son travail. D’autant que pendant un temps elle avait eu des horaires très invasifs et il va sans dire qu’à cette période, il n’y avait pas d’ordinateurs (encore moins, portables) et que la communication virtuelle via écran était de la science-fiction. A quelles exceptions Georges Perec a-t-il pensé en ajoutant « presque » ? Sans doute ne s’y est-il pas attardé, on ne le saura pas.

Je lui demande si elle a fréquenté la clinique et elle me répond par la négative, le service médical de son lieu de travail lui ayant indiqué qu’elle n’avait pas bonne réputation. Je ne relève pas le pincement que m’occasionne cette information. Je n’apprendrai pas grand-chose d’autre. A part quelques contacts avec une voisine elle ne s’est fait aucune relation amicale dans le quartier et ne se promène plus guère le long de la pièce d’eau située au centre du parc. Cela a fort changé, me dit-elle. Oui, mais les foulques et les bernaches ne valent-ils pas le détour ?

Elle me propose de prendre des photos depuis sa terrasse, et je me réjouis de ce point de vue, différent de ceux auxquels je suis habituée. Mais la frondaison abondante, déjà estivale, dissimule partiellement le petit lac. La plus belle vue est celle du lac gelé, me dit-elle aussi. Rendez-vous est pris à l’hiver prochain pour de nouvelles images.

L’ancienne clinique

Impressions de Lincoln

Nous débarquons à Lincoln jeudi dernier par le train de East Midlands Railway après un changement à Nottingham où des souvenirs d’il y a près de quarante ans affleurent. La gare n’a de sortie que d’un seul côté des voies et il nous faut traverser le passage à niveau. Plaisir d’enfant que de se placer au milieu des voies pour prendre des photos.

Découvrir notre chambre à la décoration victorienne, des bibelots partout, chinés au fil des années par les charmants propriétaires, des miroirs, des statuettes, des vases, un lustre et des lampes de chevets à franges, nous nous imaginons dans le monde de Jane Austen.

Partir avec ma fille est toujours un délice et une douce aventure. Découvrir un lieu, une ville et s’en imprégner, flâner dans les rues du quartier historique, y passer et repasser, dans les librairies, les boutiques, les charity shops. En Angleterre ils y en a pléthore, certains aménagés et décorés avec goût. Steep Hill est une rue très pittoresque et, comme son nom l’indique, escarpée, et elle vient tout juste d’être élue plus belle rue d’Angleterre. Le soir c’est un procecco en apéro, une pie végé, ou pas, avec de la gravy, ou encore le Sunday roast beef nappé de gravy et légumes du jour.

Nous prenons le train pour nous rendre à Gibraltar Point Natural Reserve où nuages et soleil se partagent le ciel. Nous marchons sur les chemins balisés du marais, nous observons les cygnes, caressons l’aubépine, les roseaux qui ondulent sous le vent.

Côte du Norfolk

Aquarelle et pinceaux

Laisser faire le vent

Et terminer par le vernissage de Carolyn J Roberts, une artiste locale découverte sur YouTube il y a quelques années qui peint la côte du Norfolk, les marais, les rivières et au-delà, les Cornouailles, l’Ecosse, ces paysages qui m’enchantent.

Le Trou aux Crabes

Bruit… bruits de la ville, ronde des camions-poubelles qui commence le lundi et se poursuit d’autres jours en fonction du tri sélectif des déchets. Au loin, étouffés par les arbres et les jardins qui font tampon, bruits de circulation, sirènes de police, pompiers, ambulances, trams toutes les quatre ou cinq minutes. Mais parlons justement des jardins, bruit des jardins au printemps et en été, concerts des tondeuses, tronçonneuses et autres souffleurs de feuilles, taille-haies et coupe-bordures. Il est évident qu’on ne l’entend pas quand on taille sa propre haie ou qu’on tond pour ainsi dire à l’arrache ce qui dans le sien tient lieu d’herbe : origan, séneçon de Jacob, trèfle et jolie pâquerettes, chardons (la fleur de chardon est très belle, je ne la tonds pas). Mais quand c’est le jardinier de la voisine qui tond sa belle pelouse style Wimbledon (il se fait, ne riez pas, qu’elle est anglaise et un jour je lui ai demandé comment elle faisait pour avoir un tel gazon, si le fait d’être Anglaise ajoutait à son gazon une magie que je ne possède pas… mais non, elle ne fait rien de spécial m’a-t-elle répondu. J’en ai donc conclu que décidément, oui, l’herbe est plus verte ailleurs) et passe la tondeuse en tous sens et souffle Dieu sait quelles feuilles, c’est une autre affaire. On se cloître fenêtre fermée, casque anti-bruit de piètre qualité vissé sur la tête pour vaquer à ses occupations.

Sortir, oui, après, sortir, marcher, retrouver le calme, se balader dans le parc tout proche. Le découvrir avec stupeur presque désert. Il est vrai que c’est le congé dit de Printemps, les gens sont en vacances, pas d’enfants des écoles, tout au plus quelques promeneurs avec leur chien, des amoureux sur un banc (c’est cliché mais oui, il y en a), le découvrir aussi, par conséquent, silencieux, flâner le long des sentiers, goûter ce silence presque palpable, à nouveau s’en mettre plein la vue, cette fois de ces larges espaces à l’anglaise (et l’herbe y est verte aussi comme le montrent les photos). Prendre le temps de regarder les fleurs, les marronniers en fleurs, les fougères. Traverser le premier petit pont et se retrouver dans la partie plus sauvage du parc. Et pour une fois, prendre le temps d’aller plus loin.

Passer sous un deuxième pont et emprunter un des derniers chemins creux de Bruxelles dit du Trou aux Crabes (Crabbegat de son nom officiel en néerlandais), nom qui ferait référence à des fossiles océaniques retrouvés autrefois. Il y fait sombre,  ne quasi pas apercevoir le ciel gris laiteux.

Tout près de chez moi
Sur les pavés du passé
Voir couler le temps

Émerger de l’autre côté dans l’avenue de Fré, toujours animée, bus, voitures, piéton et se sentir appelée à repasser devant le 33, avenue de l’Échevinage, devant la maison qu’ont jadis habitée Marie Closset et Blanche Rousseau (voir Marie Closset alias Jean Dominique, une poétesse oubliée), actuellement en travaux, capter en une seconde une porte intérieure, l’ébauche d’un salon, se demander si les nouveaux propriétaires savent qui a occupé ces lieux il y a bien longtemps. Se demander si elles ont foulé les pavés du Trou aux crabes.

S’en mettre plein la vue

Revoir la ville
Cette compagne de toujours
Ciel et lumière

26 avril 2026

Arpenter la ville, la regarder, la vivre, parfois dans ce qu’elle a de moins beau, mais aussi et surtout dans ce qui me ravit l’œil. Toujours ce bleu, ce bleu partout qui se démultiplie dans l’immensité des immeubles vitrés. Un souffle, une étendue, un nuage, un regard au loin. Les nuages s’invitent dans la ville, les suivre en flânant le long du canal. A nous de les voir et leur faire de la place, ils sont la ville aussi.

Des portes qui invitent au mystère, qui peut-être ouvrent sur des jardins secrets. Franchir le seuil, envie d’aller voir de l’autre côté ce qui s’y passe et savoir qu’on ne le fera pas. Imaginer d’autres mondes, des mondes d’avant. Contourner la place, revenir sur mes pas, emprunter cette petite rue que je connais pas.

Et la nature au fil des rues, omniprésente et résiliente, la ville aussi est son territoire, les seuils des maisons, les trottoirs, entre les dalles descellées. Parfois elle s’agrémente de ce que lui apportent les humains et vit en bonne intelligence avec des fleurs d’ordinaire réservées aux parcs et aux jardins.

Et puis la nature à nos fenêtres, au pied des maisons, celle qui égaye les rues quand revient la belle saison, un festival de couleurs, de formes, de textures, cascades et foisonnement, arpenter les rues juste pour s’en mettre plein la vue.

Arpenter les rues
S’en mettre plein la vue
Fleurs en cascades

28 avril 2026

Sagesse et chaos

La corneille observe, perchée sur la rambarde de la terrasse, elle observe l’agitation qui se déroule sous ses pattes, sur la chaussée en contrebas, le bruit incessant de la circulation, rien n’échappe à sa vigilance ni à sa vision panoramique, elle a le sens du détail, peut-être m’a-t-elle vue la regarder, la prendre en photo sur la dentelle de fer forgé qui lui sert de perchoir, elle ignore que je recherche les reflets dans les vitres, que je capte l’abstraction qui s’y dessine, au-delà des voiles qui les habillent, des ombres qui les magnifient. C’était un jour de printemps, ciel bleu parfait, profil ouvragé des façades blanc cassé, des sous-toitures, fine brise qui anime cet arbuste remplis de baies orange.

Comme ce hibou factice posé là par on ne sait qui, on ne sait quand, lui aussi observe son quartier. Ce n’est pas la première fois que je le vois, mais je l’avais oublié. Un jour je lève la tête, comme souvent, et je l’aperçois, impression qui nous toise, qu’il toise ce monde ou aurait-il été placé la pour tenter de nous distiller un peu de sagesse dans ce chaos ? Je me plais à penser que s’il est là, c’est juste pour moi, que son message m’est destiné.

Hier c’était vraiment le chaos, j’étais en centre-ville avec ma fille. Nous nous apprêtons à repartir, moi en tram, elle en train vers Nivelles quand il est annoncé que les lignes de trams, métros et trains qui passent par la gare du Midi sont interrompues sur ordre de police. La gare est évacuée en raison d’une alerte à la bombe. Deux (ou trois ?) colis suspects ont été repérés, l’un dans un train en gare et l’autre sur un quai. Les démineurs sont sur place. On ne sait pas combien de temps il faudra avant que le trafic reprenne. Heureusement nous apprendrons plus tard que les paquets étaient inoffensifs. Nous avons fait un bout à pied pour prendre un autre tram qui croise un arrêt où ma fille a pu prendre un bus pour rentrer chez elle. Quand on prend les transports en commun il faut être créatif.

Lille et la danseuse

Arrivée à Lille 8h39. Je suis à Lille mais je ne vais nulle part. Enfin, pas tout à fait. Je suis ici pour acheter des choses qu’on ne trouve pas en Belgique. A part ça je ne vais nulle part. Pas d’itinéraire, pas de musée, pas de programme. Un café dans une brasserie près de la place Charles de Gaulle. Deux, même. Qu’à cela ne tienne ! Aucune contrainte horaire. Nostalgie diffuse des tubes des années quatre-vingts. Chansons d’il y a quarante ans. Je me demande à quoi je rêvais quand je les écoutais,. Plaisir d’une nostalgie dans l’instant.

Seule compagne de cette journée, La danseuse de Modiano, seul son visage n’est pas flou pour le narrateur. Les minutes s’égrènent le long du canal, les arbres commencent à bourgeonner. Ils s’illuminent d’une brume vert tendre, les jonquilles confirment que le printemps est bien là. Les pigeons furètent dans leur quête perpétuelle de nourriture. Le soleil fait briller les plumes irisées de leur encolure. Je suis du regard le turquoise fluorescent de leur cou loin dans l’allée. Les canards se réchauffent au soleil. La danseuse m’entraîne dans son mystère mais je suis à Lille et je ne vais nulle part. Je flâne dans les rues d’une boutique à l’autre. A l’intérieur de l’une d’elles, pleine à craquer d’objets les plus divers, des représentations encadrées hautes en couleurs de la Vierge, des coussins, tissus colorés indiens, de la vaisselle, des bougies, des statuettes de toutes sortes et près du seuil un vieux petit chien, un chihuahua peut-être, pelage noir et gris blanc, museau grisonnant, assis sur morceau de tissu, il tremble. J’ai envie de le prendre dans mes bras et le rassurer, peut-être cet incessant ballet de jambes qui passent devant lui l’effraie-t-il, il regarde droit devant lui, il a l’air perdu. Personne ne semble s’apercevoir qu’il existe. Mais il ne me connaît pas et prendrait peur.

Je me remets à suivre La danseuse. Elle est à Paris, les noms des rues, quais et boulevards en attestent. Elle aurait aussi bien pu se trouver à Lille, cela n’aurait rien changé au flou du narrateur. Fourbue après avoir visité les sept niveaux du Furet du Nord, je l’invite à s’installer avec moi à une terrasse sur la place, il fait beau, nous dégustons un verre de vin. Elle me raconte sa vie, ses cours avec le célèbre danseur, elle me parle du petit Pierre, son fils qu’elle est allée chercher à la gare d’Austerlitz et qui vit désormais avec elle. Elle me parle du narrateur qui la suit comme son ombre. Soudain, sa voix s’estompe, s’évanouit dans le brouhaha de la ville, les gens qui circulent en tous sens sur la place, les voix, le bruit, c’est une belle soirée de printemps qui s’annonce, un groupe se met à faire de la musique, guitare, batterie, deux jeunes filles à côté de moi commandent un bière, elle parlent fort, ont la vie à se raconter. Je me mets en route vers la gare.

Something’s got to give

Pendant des semaines aucun espace mental pour écrire, des activités et réflexions tous azimuts, le foisonnement de l’été peut-être ? La énième reprise du manuscrit ? Toujours une bonne excuse, oui mais je dois aller ici, oui mais je dois aller là, par-là d’ailleurs à Paris, faire ceci ou ça, du rangement, du tri, tout ça prend du temps et n’avance guère.
Quand j’évoque ma ville, j’ai envie de dormir (quoiqu’il faudrait plutôt se réveiller) et de m’en aller à la campagne, oui mais « la ville passe à l’état de sujet abstrait, de réflexion, d’écriture, nous dit Joachim Séné lors de la Bulle d’Air du 19 août (voir article précédent). Ça, ça me parle. Depuis début septembre, je suis retournée dans mon quartier de travail. « T’habites dans le quartier, t’es du quartier ? » demande Georges Perec dans Espèces d’espace. Non je n’habite pas le quartier, c’est mon quartier de travail, mais c’est aussi mon quartier puisque j’y suis née, j’y ai étudié et j’y ai travaillé.

Observer les changements, petits ou plus importants. Par exemple cette église qu’on vient d’affubler d’un échafaudage. Espérons que le nom de la société qui réalise les travaux, Galère, ne soit pas de mauvais augure quant à l’incrustation dudit échafaudage. Il y a une autre église à Bruxelles qui a disparu sous des échafaudages bâchés il y a plus de dix ans, sans parler de cet autre célèbre bâtiment public qui supporte les siens depuis plus de quarante ans. Il paraît même que ces échafaudages ont dû être rénovés. Mais pour l’heure les travaux ont repris. Objetif : le bicentenaire en 2030. On veut y croire.

L’automne pointe le bout du nez, ces derniers jours on hésite, l’été n’en finit pas de s’étirer, mais la saison dorée s’en vient. Mais dans la ville, s’aperçoit-on de l’automne ? La lumière ne trompe pas, plus douce, plus veloutée, plus subtile. Et les arbres. Il y a beaucoup d’arbres dans le quartier. S’ils n’ont pas encore revêtu leur habit automnal, leurs feuilles se ternissent, se racornissent. Finie la splendeur des mois d’été. Celle de l’automne n’est pas encore installée. On est dans un entre-deux.

Aujourd’hui la grisaille est de mise. La circulation chaotique a repris son cours, les vélos cargos chargés d’enfants serpentent. Je n’aurais pas voulu être à leur place. Le chef arrive énervé à cause du métro qui est resté été bloqué alors qu’il débarquait à temps à la Gare du Midi. D’un jour à l’autre tout peut basculer. Il fait à peine plus frais, il fait même chaud encore dans les intérieurs, dans les bureaux. Something’s got to give. Quelque chose doit craquer. Oui mais quand ?

Réel ou fiction

Réel ou fiction, ou les deux, un pied d’un côté, un pied de l’autre.

Peu de mots aujourd’hui. Surtout des images, d’un quartier que je continue d’explorer quasi quotidiennement pour quelques mois encore. Je l’appelle mon quartier de travail. Comment l’appellerai-je ensuite ? Quand des collègues me demandent d’où je suis je leur dis que je suis d’ici. Je suis née dans le quartier.