Quand je pense à cette ville

Quand  je pense à cette ville, je revois ses maisons aux façades couvertes de tôle colorée en remplacement du bois interdit depuis le grand incendie de 1915.

Je me vois seule ou avec F, nous sommes attablés en terrasse au Café de Paris, ciel bleu, 25 degrés, c’était un jour d’août. Je suis seule dans les restaurants le soir et ne me sens pas une extra-terrestre.

Je m’enfonce dans les rues au-delà du lac, un musée d’art, la maison de la première présidente du pays, les habitants je ne les rencontre pas, tout au plus quelques mots échangés avec les serveurs des restaurants ou le personnel aux caisses dans les magasins, je ne cherche pas à nouer des liens.

Je revois mon premier contact avec ce pays tant rêvé, passé l’émotion de l’atterrissage, et le trajet en bus vers la ville.

Dans la ville je vois les couleurs, ces magasins de laine rêche, rugueuse, qui griffe la peau, l’anthracite de la pierre de lave, le vert lumineux de la mousse, le rose profond des lupins au printemps.

Je grimpe les rues pour prendre de la hauteur, je monte dans la tour de l’église, il y a des maisons blanches aussi, des toits colorés, vouloir embrasser la ville, sa lumière, ce départ vers l’ailleurs, vouloir tout embrasser et savoir que c’est impossible.

Nous dînons dans un bar à tapas qui propose un florilège de la cuisine locale, juste de quoi titiller les papilles et plonger au-delà des apparences.

Le bras de mer qui sépare la ville de la montagne, le longer vers les faubourgs, le vent, flâner, s’y arrêter, revenir vers la ville, toujours.

Le bâtiment de verre, déjà le verre, comme un kaléidoscope, diffractant le ciel du Nord, le sublimant, le distillant jusque dans mes veines.

Quand je pense à cette ville, je revois la station de bus, tellement improbable cette rencontre d’un professeur de F, si petit le monde, si amusantes les coïncidences, nous prenons la route pour une traversée des terres hautes vers plus de Nord encore.

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture de François Bon, intitulé « Cycle été 2026 – Chroniques »

Une enfilade de parcs

Remonter le cours de la rivière comme on remonterait le cours du temps, retrouver les lieux de promenade de l’enfance. C’était jeudi dernier.

Petite incursion dans la rue où je venais jouer chez une amie, perdue de vue depuis longtemps, je m’attarde devant sa maison, il n’y a plus aucun nom sur la boîte aux lettres, j’avais oublié qu’elle avait emménagé juste à côté puisqu’elle avait épousé son voisin. Je rejoins le parcours de la rivière et le moulin à eau.

Le lion, sculpture massive réalisée pour l’Expo 581 . J’ignorais cela, peut-être mes parents le savaient-ils, ils ne me l’ont pas dit. Le centre commercial où j’allais souvent avec ma mère et puis le parc Malou et son château à deux pas d’où j’ai grandi, château qui faisait office de salle des mariages de la commune.

La ville n’est jamais loin. Les boulevards et les avenues longent la rivière. Les parcs se succèdent en enfilade et ne sont que les reliquats de ce qu’était la vallée avant son industrialisation et son urbanisation.

Bruxelles est construite sur une zone marécageuse2 et sa partie est-sud-est est constellée de parcs et d’étangs, artificiels pour la plupart d’entre eux. Creusés à des fins de drainage du terrain pour des raisons esthétiques ou d’exploitation, souvent alimentés par des sources locales, ils m’apparaissent plus époustouflants les uns que les autres. Je traverse une rue perpendiculaire au boulevard et j’entre dans le parc suivant. Et à chaque pas, je m’émerveille un peu plus de cette végétation luxuriante.

J’y reviendrai c’est certain, explorer en détail tout ce qui n’a pas manqué de m’échapper, regarder la beauté des saisons, la montrer surtout car il importe tellement de ne pas prendre pour acquis ce que la nature nous offre.

Quand j’ai besoin de me ressourcer, je pars m’immerger dans la réserve semi-naturelle du Kauwberg, plus proche de chez moi et devenue mon lieu de prédilection depuis plusieurs années. Alors oui, elle, je la connais en toutes saisons. Chaque fois de nouveaux jeux de lumière surgissent, les arbres m’enveloppent, je suis dans une petite forêt entrecoupée de prairies. C’est les vacances, c’était lundi, j’y ai croisé très peu de personnes, un calme absolu.

Parfois, je prolonge la promenade dans le parc qui jouxte la réserve, les arbres sont très hauts ici, je les touche autant que je peux. Il y a des bancs, je m’assois quelques instants sur l’un d’eux dans le prolongement d’un petit étang, artificiel lui aussi, et c’est à ce moment précis que mon amie Françoise m’envoie le lien d’une émission d’entretien avec deux passionnés des arbres qui œuvrent à leur protection  et pour un autre développement des forêts. Ils soulignent que les arbres qui ont été plantés, forcément dans des lieux qu’ils n’ont pas choisis, dans les villes notamment, ont d’autant plus besoin d’attention. Non, décidément le hasard n’existe pas.

  1. L’Exposition universelle de Bruxelles de 1958 ↩︎
  2. Le nom « Bruxelles » est issu d’une forme latinisée, « bruocsella »  du germanique ancien « brok »  (marais) et « sali », devenu en ancien néerlandais « broek » et « sele » (cabane, refuge, habitation) (source : Adolphe Van Loey,  L’étymologie de Bruxelles, in Bulletins de l’Académie royale de Belgique, 1979)
      ↩︎

Déambulation à Bruxelles autour de mon livre « Dedans la ville »

Samedi dernier, le 1er août, j’organisais pour l’association Carrefour européen 1 une déambulation littéraire autour de mon livre Dedans la ville publié aux Éditions Novelas.

Dans ce livre, il est beaucoup question de Bruxelles puisque c’est ma ville mais c’est avant tout la ville en tant que telle qui est mise en avant et s’y décline dans ses aspects les plus divers, réels comme imaginaires.

Quelques extraits illustrent les images réalisées par ma fille, Elisabeth Bossut.

Un petit groupe d’enthousiastes et de curieux s’est réuni place Poelaert2 au pied de la grande roue à l’ombre du Palais de Justice et de quelques arbres, point de départ d’une exploration différente de la ville.

C’est à ce voyage qu’invite la ville, celui auquel tu ne peux échapper quand tu habites la ville, celui que te dicte la ville jour après jour, celui que tu as entamé dès ta naissance si tu es né dans la ville, tu avances, tu progresses, sans relâche tu cherches ce que te dit la ville de toi

Je n’ai presque aucun souvenir de la rue aux Laines, pourtant je sais que j’y suis allée avec mes parents en visite chez une grand-tante, […] . Je n’ai presque aucun souvenir de l’appartement où elle habitait, rue aux Laines, je crois la voir à l’intérieur, souvenir vague d’une bonbonnière dont elle m’avait offert un bonbon.

Pas besoin d’aller loin pour partir en pèlerinage, un pèlerinage sur des lieux qui pour la plupart n’existent plus tels qu’ils étaient autrefois,[…] On peut choisir ce lieu comme point de départ, se dire que c’est par ici que Charlotte et Emily Brontë, accompagnées de leur père le Révérend Patrick Brontë, arrivent à Bruxelles le 15 février 1842 […] . Aujourd’hui se trouver en haut du double escalier, se dire que, mise à part la Chapelle Royale3, plus rien de tout cela n’existe.

Parce qu’elle est sans cesse en mouvement, que sans cesse on se questionne sur elle. Parce qu’on veut la modeler, la façonner au gré des humeurs et des tendances, financières ou non.[…] Ainsi va la ville. Parce que sans cesse elle se renouvelle, sans cesse on pose de nouvelles strates, on enlève ici on ajoute là et les grues, parties intégrantes du processus, nous rassurent quant à la vivacité de l’urbain qui nous abrite.

Panneau d’interdiction de marcher ou patiner sur la glace qui émerge du feuillage de printemps au bord d’une pièce d’eau panneau désuet parce que sa forme octogonale semble surgir du passé parce que le dessin du patineur te fait penser immanquablement à Tintin.

C’est la grisaille qui prend le dessus, celle des souvenirs qu’elle associe certes à la météo qui pouvait être défavorable mais aussi à des moments peu amusants, attente aux arrêts de bus, longue marche dans des rues inconnues aux maisons couvertes de crépi grisâtre, beige sale, sable ou de briques de revêtement rouge foncé, sale aussi, probablement, perspective d’une attente interminable car on arrivait toujours des heures en avance aux consultations, du moins d’un point de vue d’enfant, puis passage chez le médecin, rester tranquille, se taire, rien qui pouvait contribuer à égayer l’escapade.

Photo Catherine Koeckx

Elle débouche dans la station par une porte dérobée et elle se sait perdue. Elle connaît cette station, elle voit son nom, mais elle ne la reconnaît pas. Perdue, étrange sensation dans un lieu qu’elle fréquente pourtant régulièrement […] . Elle se demande si les gens voient qu’elle est perdue, voient qu’elle regarde autour d’elle les yeux hagards, mais ils sont eux-mêmes perdus les gens, dans leur téléphone, sinon comme elle dans leurs pensées, leurs rêves

L’après-midi s’est allègrement terminée en soirée par un verre au Grand Central à converser de voyages, de chats – eh oui, les femmes qui vivent seules avec des chats (seraient-elles dangereuses?) – et d’une adorable tortue septuagénaire et d’une humaine qui lui est dévouée depuis plus de trente ans.

Photo Catherine Koeckx

Un soir, le même été, il y a eu le Grand Central, passer quelques heures, seule, dans ce bar, s’imprégner de l’atmosphère afterwork et noter dans le carnet tout ce qu’on voit, décrire le lieu, décrire les gens, la terrasse et l’intérieur sont blindés de monde, se sentir au plus près de la ville, de ce qui la fait bouger, se sentir au cœur du mouvement et quelques instants plus tard être au dehors, s’en éloigner.


  1. Groupement de loisirs des Institutions européennes ↩︎
  2. Joseph Poelaert est l’architecte qui a construit le Palais de Justice de Bruxelles
    “oe” se prononce “ou” et « ae » se prononce « a » ; le « t » final se prononce, il n’est pas muet = « Poulart’ » ↩︎
  3. Lieu de culte protestant depuis 1804 appartenant à l’Église protestante unie de Belgique ↩︎

Journal images | la glycine et le verre

Une image, une phrase (ou un haïku)

Derrière ces portes j’imagine l’océan, comme une invitation au voyage et l’Islande qui depuis quelque temps déjà m’appelle à nouveau, dix ans bientôt que nous ne nous sommes pas vues

Mais en attendant, la ville encore et toujours dans un miroir, une illusion ?

Non plus seulement le bleu mais le vert aussi et les arbres en point d’orgue
(Paris)

La glycine et le verre, tendre association dont seule la ville a le secret

Objectif 2030, le bicentenaire de la Belgique : les échafaudages du Palais de Justice, incrustés dans la pierre depuis plus de quarante ans, rejoignent peu à peu la mémoire du temps laissant une façade nue, éblouie, offerte à la lumière et au vent

Il fallait y penser : donner pour axe à la grande roue, qui désormais jouxte le Palais de Justice, l’obélisque érigée aux disparus de l’infanterie belge durant les deux guerres, un axe parfait ?

Le cœur de la ville et les siècles qui se fondent… n’en revenir jamais

À travers les fleurs
Je vois le même monde
Mais il me sourit

Au long de l’été
Elle, qui nous accompagne
La dame de Nohant

Au détour du chemin bordé de hêtres, l’antre, le refuge, le port d’attache

Escapade littéraire à Paris

Jour 1 | George Sand et Marilyn Monroe

A priori, aucun point commun entre ces deux femmes. Si ce n’est qu’en 2026 on commémorait les 150 ans de la mort de la première (8 juin 1876)  et le centenaire de la naissance de la seconde (1er juin 1926). Et que durant ce bref séjour à Paris, j’ai visité au cours de la même journée le Musée de la vie romantique dont une salle est dédiée à la célèbre romancière et l’expo Marilyn organisée par la Cinémathèque de France.

Le musée est aménagé dans l’ancienne maison-atelier du peintre romantique allemand Ari Scheffer (1795-1858), rue Chaptal, et rassemble une grande partie de ses œuvres. Chopin et George, lorsqu’ils étaient à Paris, avaient un pied à terre à deux pas de là, rue Jean-Baptiste-Pigalle, ils étaient des habitués du salon que tenait le peintre. Quelques tableaux et objets ayant appartenu à cette dernière y sont exposés. Je déjeune ensuite d’une petite salade et d’un crumble abricots-cerises dans le jardin ombragé. C’est calme, juste ce qu’il me faut.

Sur mon chemin vers la Cinémathèque. je m’attarde dans le jardin médiéval du musée de Cluny. Deux dames d’un certain âge prennent place à côté de moi sur le banc où je suis assise. Elles devisent de choses et d’autres, je ne saurais dire de quoi précisément, mais c’est apaisant. Le rat vient s’abreuver dans la mare au milieu des fleurs et plantes qui n’en peuvent plus de chaleur.

L’expo Marilyn est un bijou : extraits de films et d’interviews, superbes tirages photos noir et blanc et couleur, robes issues de collections privées, vêtements et objets destinés à cantonner les femmes et actrices dans leurs rôles de l’époque. Et c’est ici que je ferais un parallèle entre George et Marilyn. Chacune à sa manière a œuvré pour la cause féminine. George par ses écrits, sa verve, sa liberté de ton, son mode de vie, ses tenues vestimentaires et Marilyn, par l’indépendance qu’elle a prise vis-à-vis des maisons de production en créant la sienne propre et en n’ayant de cesse de démontrer au long de sa carrière qu’elle pouvait jouer des rôles bien plus significatifs que ceux auxquels le sexisme a voulu la réduire.

Jour 2 ––  Georges Perec et Balzac

Rendez-vous dans le 16e arrondissement pour la Bulle d’aiR « Perec à Passy », organisée par Anne Savelli et Joachim Séné du collectif L’aiRNu, autour de la rue de l’Assomption où Georges Perec a vécu (N°18). Le N° 18 de la rue de l’Assomption est un bâtiment Art Nouveau de 1925 de Charles Lemaresquier avec dans le haut de sa façade un bas-relief qui représenterait un Bacchus vomissant mais il semble ne pas y avoir d’explication définitive à son sujet.

Des extraits de Rue des Batailles d’Antonin Crenn, Paris de Georges Perec – la ville mode d’emploi, de Denis Cosnard, En lisant en écrivant de Julien Gracq, Lieux, bien sûr de Georges Perec lui-même nous sont lus tour à tour par Anne et Joachim. Nous pénétrons même dans la cour intérieure du Lycée Molière, rue du Ranelagh, où a enseigné Simone de Beauvoir. Enfin nous terminons la balade par un arrêt dans le local de l’aiRNu. Dans le jardin, Anne nous lit un extrait de Renata n’importe quoi de Catherine Guérard.

Impossible de quitter le quartier sans visiter la maison de Balzac, repérée lors de la promenade du matin, et me glisser parmi les nombreuses sculptures à son effigie, admirer sa fameuse cafetière ou la table sans prétention où il a écrit la majeure partie de la Comédie humaine, ou encore les illustrations de son œuvre par Georges Villa et pour moi, cerise sur le gâteau, les matrices typographiques réalisées par Charles Huard de l’ensemble des personnages de la Comédie humaine. Avant de retourner à la cohue du métro parisien, je déguste une délicieuse part de clafoutis aux cerises dans la quiétude du jardin tout en me remémorant ma visite au château de Saché il y a près de quarante ans. Il faudra que j’y retourne un jour.

Journal images | Une ville rêvée

Une image (parfois deux), une phrase

Je continue d’apprendre la patience : après restauration des pages, les cahiers de mon Utrillo sont enfin cousus, la moitié du travail est accompli

Je flâne dans les rues de mon ancien quartier de travail avant de retrouver S. mon ancienne collègue devenue  une amie dès nos premiers jours de travail ensemble

Habitée des reflets du bleu dans la ville, une sorte de prisme au travers duquel je pose sans cesse le regard, je m’invente une ville rêvée, peut-être

La ville, une géométrie éphémère et sans cesse renouvelée. S’y perdre

La canicule semble nous apporter un goût d’automne prématuré mais le calendrier celtique ne nous rappelle-t-il pas que l’automne commence le 1er août ?

Même si ce serait bucolique, cette ancienne gare n’est pas en plein champ mais aux confins de la ville et seul demeure en fonction un arrêt de train avec distributeur automatique de billets sur le quai

Dentelles de feuillage, béton, ombre et verre réunies dans l’étroitesse d’une image

La rue pour moi durant quelques secondes, en profiter avant qu’elle ne soit à nouveau dévorée par l’ogre dénommé Trafic

Je ne me souviens pas d’avoir pris cette photo mais que ne fait-on pas dans un instant d’égarement

La tête d’une chèvre, d’un mouton, d’un humain en souffrance… Et vous, qu’est-ce que vous y voyez ?

Journal images|Une balade aux aurores (ou presque)

Une image, une phrase (ou un haïku)

En dehors de Bruxelles pour quelques centaines de mètres, je ne suis cependant pas dans le pré, c’est juste une impression

Il est huit heures, je rentre dans Bruxelles, jamais je n’ai vu ce rond-point sans voitures, je crois me réveiller dans un autre monde, réminiscence de temps anciens

Un immeuble qui s’évade vers le ciel, se confond avec lui, ce jeu sans fin des reflets

Toujours la nature dans la ville et imaginer qu’un jour peut-être elle recouvrira tout

Rose trémière
Discrète en ce doux matin
Tu m’accompagnes ?

Croiser des pigeons en train de se régaler et décider que celui qui s’approche sera le personnage principal de cette photo, que lui aussi, même s’il n’est qu’un pigeon parmi d’autres, aura son moment privilégié

Branche d’érable du Japon sur fond de maisons bourgeoises tout auréolé d’un fin duvet nuageux, ses feuilles rouges orangées, rousses, au parfum d’automne

Playmobil, rappel du temps de l’enfance, mes enfants me disent : « surtout ne pas jeter les Playmobil ! », alors ils restent là au grenier à attendre une hypothétique nouvelle vie

Avant d’emprunter le pont qui surplombe le chemin de fer, je m’arrête quelques instants devant l’arbre aux papillons, ce buddleia que certains appellent aussi l’arbre aux oiseaux et je pense à celui qui se trouve près de chez moi, en permanence rempli de moineaux

Retrouver les allées d’un petit parc où je n’avais plus mis les pieds depuis très exactement dix ans, j’en avais oublié la configuration, j’en avais presque oublié l’existence, comme oblitérée, et le revoilà sans doute parce que je voulais retrouver cette ruelle du temps où Uccle n’était qu’un village de campagne éloigné de Bruxelles

Y revenir

Y revenir toujours et encore à cette notion de quartier. Comme nous le dit Georges Perec dans Espèces d’espaces, « on appelle son quartier le coin où l’on réside et pas le coin où l’on travaille : et les lieux de résidence et les lieux de travail ne coïncident presque jamais ». Et revenir toujours et encore à ce quartier-là en particulier, celui de la naissance, des études et du travail. En ce moment, travailler sur cette notion dans le chapitre dédié du manuscrit.

Découvrir récemment qu’une nouvelle membre d’un cercle littéraire dont je fais partie habite au square Marie-Louise et lui demander si je peux la rencontrer pour lui parler du lieu, de l’expérience d’y habiter, ce qu’elle accepte très aimablement. Arrive lundi, le jour J. Je pénètre bien à l’heure dans le hall d’entrée. Très fonctionnel, grand miroir entouré d’un cadre métallique doré et mat pour les visiteurs qui ont besoin de se refaire une apparence, ce qui n’est pas mon cas vu qu’il n’est que 11 heures et que je viens droit de chez moi. Tableau des sonnettes avec boutons dorés à l’ancienne. Grandes dalles de marbre (ou faux marbre) au sol, très années 60 ou 70. Elle me dira que l’immeuble a été achevé en 1966. Ouvre-porte ultramoderne néanmoins. Je suis au troisième, me dit-elle. A nouveau remonter le temps tout en gravissant les étages par le petit ascenseur mis aux normes européennes comme il se doit. Petite, l’œil malicieux, elle me fait entrer dans son salon. J’en saisis tout de suite le raffinement, grands murs clairs, meubles en chêne foncé, tapis orientaux, grandes baies vitrées qui donnent sur le square. Elle précise qu’elle a fait faire pas mal de travaux de rénovation. Sur son invitation je prends place dans un des canapés recouverts de toile claire. Tout de suite j’épingle sa lecture du moment posée sur la table de salon : Edith Wharton, Chronique de New York chez Quarto Gallimard, ce qui manque pas de me rappeler qu’Edith Wharton est sur ma PàL depuis un certain temps déjà.

Elle me propose de l’accompagner dans sa cuisine tandis qu’elle me prépare un café dans sa cafetière à l’italienne. Elle n’aurait que faire d’une machine à café. Elle s’excuse de ne pas m’accompagner vu qu’elle ne boit pas de café, elle n’aime que la mousse de lait qui recouvre le capuccino. Elle ajoute quelques chocolats. Les meilleurs au monde, précise-t-elle avec un sourire tout aussi malicieux.

Et elle me raconte. Elle a d’abord été locataire de son appartement dès son achèvement en 1966. Je me dis qu’elle a dû fréquenter la clinique où je suis née, située à deux pas de là sur le square, aujourd’hui transformée en immeuble à appartements, mais je réserve ma question pour plus tard. Je la laisse poursuivre son récit. En 1966, le Berlaymont n’était pas encore terminé. Difficile d’imaginer le quartier sans ce bâtiment phare. Elle n’y a travaillé que plus tard. A son arrivée à Bruxelles, elle avait de toute façon décidé qu’elle ne resterait que quelques mois, juste pour une expérience de travail et s’en retournerait bien vite en Italie. Mais la vie, comme souvent, en avait décidé autrement. Soixante ans plus tard, elle est toujours là, et encore à se dire qu’elle retournera bientôt définitivement dans sa maison en Italie.

Et c’est ici que s’immisce l’exception au « presque jamais » de Georges Perec. Elle avait choisi cet appartement pour pouvoir se rendre à pied à son travail. D’autant que pendant un temps elle avait eu des horaires très invasifs et il va sans dire qu’à cette période, il n’y avait pas d’ordinateurs (encore moins, portables) et que la communication virtuelle via écran était de la science-fiction. A quelles exceptions Georges Perec a-t-il pensé en ajoutant « presque » ? Sans doute ne s’y est-il pas attardé, on ne le saura pas.

Je lui demande si elle a fréquenté la clinique et elle me répond par la négative, le service médical de son lieu de travail lui ayant indiqué qu’elle n’avait pas bonne réputation. Je ne relève pas le pincement que m’occasionne cette information. Je n’apprendrai pas grand-chose d’autre. A part quelques contacts avec une voisine elle ne s’est fait aucune relation amicale dans le quartier et ne se promène plus guère le long de la pièce d’eau située au centre du parc. Cela a fort changé, me dit-elle. Oui, mais les foulques et les bernaches ne valent-ils pas le détour ?

Elle me propose de prendre des photos depuis sa terrasse, et je me réjouis de ce point de vue, différent de ceux auxquels je suis habituée. Mais la frondaison abondante, déjà estivale, dissimule partiellement le petit lac. La plus belle vue est celle du lac gelé, me dit-elle aussi. Rendez-vous est pris à l’hiver prochain pour de nouvelles images.

L’ancienne clinique

Impressions de Lincoln

Nous débarquons à Lincoln jeudi dernier par le train de East Midlands Railway après un changement à Nottingham où des souvenirs d’il y a près de quarante ans affleurent. La gare n’a de sortie que d’un seul côté des voies et il nous faut traverser le passage à niveau. Plaisir d’enfant que de se placer au milieu des voies pour prendre des photos.

Découvrir notre chambre à la décoration victorienne, des bibelots partout, chinés au fil des années par les charmants propriétaires, des miroirs, des statuettes, des vases, un lustre et des lampes de chevets à franges, nous nous imaginons dans le monde de Jane Austen.

Partir avec ma fille est toujours un délice et une douce aventure. Découvrir un lieu, une ville et s’en imprégner, flâner dans les rues du quartier historique, y passer et repasser, dans les librairies, les boutiques, les charity shops. En Angleterre ils y en a pléthore, certains aménagés et décorés avec goût. Steep Hill est une rue très pittoresque et, comme son nom l’indique, escarpée, et elle vient tout juste d’être élue plus belle rue d’Angleterre. Le soir c’est un procecco en apéro, une pie végé, ou pas, avec de la gravy, ou encore le Sunday roast beef nappé de gravy et légumes du jour.

Nous prenons le train pour nous rendre à Gibraltar Point Natural Reserve où nuages et soleil se partagent le ciel. Nous marchons sur les chemins balisés du marais, nous observons les cygnes, caressons l’aubépine, les roseaux qui ondulent sous le vent.

Côte du Norfolk

Aquarelle et pinceaux

Laisser faire le vent

Et terminer par le vernissage de Carolyn J Roberts, une artiste locale découverte sur YouTube il y a quelques années qui peint la côte du Norfolk, les marais, les rivières et au-delà, les Cornouailles, l’Ecosse, ces paysages qui m’enchantent.

Le Trou aux Crabes

Bruit… bruits de la ville, ronde des camions-poubelles qui commence le lundi et se poursuit d’autres jours en fonction du tri sélectif des déchets. Au loin, étouffés par les arbres et les jardins qui font tampon, bruits de circulation, sirènes de police, pompiers, ambulances, trams toutes les quatre ou cinq minutes. Mais parlons justement des jardins, bruit des jardins au printemps et en été, concerts des tondeuses, tronçonneuses et autres souffleurs de feuilles, taille-haies et coupe-bordures. Il est évident qu’on ne l’entend pas quand on taille sa propre haie ou qu’on tond pour ainsi dire à l’arrache ce qui dans le sien tient lieu d’herbe : origan, séneçon de Jacob, trèfle et jolie pâquerettes, chardons (la fleur de chardon est très belle, je ne la tonds pas). Mais quand c’est le jardinier de la voisine qui tond sa belle pelouse style Wimbledon (il se fait, ne riez pas, qu’elle est anglaise et un jour je lui ai demandé comment elle faisait pour avoir un tel gazon, si le fait d’être Anglaise ajoutait à son gazon une magie que je ne possède pas… mais non, elle ne fait rien de spécial m’a-t-elle répondu. J’en ai donc conclu que décidément, oui, l’herbe est plus verte ailleurs) et passe la tondeuse en tous sens et souffle Dieu sait quelles feuilles, c’est une autre affaire. On se cloître fenêtre fermée, casque anti-bruit de piètre qualité vissé sur la tête pour vaquer à ses occupations.

Sortir, oui, après, sortir, marcher, retrouver le calme, se balader dans le parc tout proche. Le découvrir avec stupeur presque désert. Il est vrai que c’est le congé dit de Printemps, les gens sont en vacances, pas d’enfants des écoles, tout au plus quelques promeneurs avec leur chien, des amoureux sur un banc (c’est cliché mais oui, il y en a), le découvrir aussi, par conséquent, silencieux, flâner le long des sentiers, goûter ce silence presque palpable, à nouveau s’en mettre plein la vue, cette fois de ces larges espaces à l’anglaise (et l’herbe y est verte aussi comme le montrent les photos). Prendre le temps de regarder les fleurs, les marronniers en fleurs, les fougères. Traverser le premier petit pont et se retrouver dans la partie plus sauvage du parc. Et pour une fois, prendre le temps d’aller plus loin.

Passer sous un deuxième pont et emprunter un des derniers chemins creux de Bruxelles dit du Trou aux Crabes (Crabbegat de son nom officiel en néerlandais), nom qui ferait référence à des fossiles océaniques retrouvés autrefois. Il y fait sombre,  ne quasi pas apercevoir le ciel gris laiteux.

Tout près de chez moi
Sur les pavés du passé
Voir couler le temps

Émerger de l’autre côté dans l’avenue de Fré, toujours animée, bus, voitures, piéton et se sentir appelée à repasser devant le 33, avenue de l’Échevinage, devant la maison qu’ont jadis habitée Marie Closset et Blanche Rousseau (voir Marie Closset alias Jean Dominique, une poétesse oubliée), actuellement en travaux, capter en une seconde une porte intérieure, l’ébauche d’un salon, se demander si les nouveaux propriétaires savent qui a occupé ces lieux il y a bien longtemps. Se demander si elles ont foulé les pavés du Trou aux crabes.