Bris de vitre

À l’arrêt du tram vers le centre-ville, mon regard est attiré par une des parois en verre de l’abribus fracassé en une infinité d’éclats. Aucun d’eux n’est dissocié du châssis. Ce genre de vitre est peut-être doté d’un film de protection permettant d’éviter que si elle vient à se briser, les morceaux se répandent au sol et provoquent des blessures. Je m’approche. Devant mes yeux se dessine toute une géographie de fragments disparates, pourtant comme savamment juxtaposés pour former une mosaïque inattendue. Au plus près, les bords irréguliers des tessons à certains endroits ressemblent à un enchevêtrement de fils noirs pareil à une trame de métal biscornue. Des contours apparaissent qui forment des têtes d’oiseaux, des parties de visages, de face ou de profil, des yeux, des bouches ou encore des écailles de poissons, des boomerangs, des cerfs-volants. Leur orientation les transforme en miroirs de quelques millimètres de largeur reflétant en forme longiligne les bâtiments alentour. L’image est comme scindée en deux par un des câbles de la ligne de tram qui la traverse en diagonale et dans le triangle ainsi formé le soleil colore les brisures d’un blanc qui s’en va rejoindre les nuages. Chaque fragment constitue une image isolée de ses voisines. Dans l’une d’elles sur la droite, une petite forme ovoïde en verre dépoli est surmontée d’une sorte de tiare ajourée de couleur sombre avec à son sommet un petit rectangle sombre lui aussi. Les deux morceaux de verre juste au-dessus montrent que l’ovoïde est attaché à ce qu’on devine être un câble arrimé à une façade se découpant sur fond de ciel bleu et parcourue de fins traits blancs comme déposés au pinceau. À l’opposé d’autres bâtisses à contre-jour. Dans leurs fenêtres, un soleil naissant orangé et doré dont on ne sait s’il annonce la naissance ou le déclin du jour.

Ce texte est la version remaniée d’une contribution à un atelier d’écriture de François Bon publiée en 2023