Est-elle tendre la nuit ?

Deux petits textes écrits dans le cadre de l’atelier d’écriture de François Bon, intitulé « Cycle été 2026 – Chroniques »

Visites nocturnes

Cette fois-là j’ai essayé de prendre des notes quand nous nous sommes parlé au téléphone. Je ne comprenais rien de ce qu’elle me disait. Son débit de paroles ressemblait à un torrent en crue. Son récit n’avait ni queue ni tête. Elle m’a parlé des sapins au fond de son jardin alors qu’elle n’a qu’un jardin de ville avec un petit lilas pour seul arbre, elle m’a décrit le pays des sapins pointus qu’elle avait visité récemment. Je n’ai jamais entendu parler d’un tel pays. Elle m’a raconté aussi qu’une poétesse en robe blanche venait la visiter la nuit. Je lui ai demandé qui était cette poétesse mais elle est restée très évasive. Ses phrases étaient hachées, ponctuées de halètements, comme si ses pensées allaient plus vite que sa parole pourtant déjà très rapide, comme si elle avait peur de ne pas pouvoir exprimer tout ce qui lui passait par la tête avant que la conversation ne s’arrête. J’aurais pu vérifier sur le Net qui était cette poétesse mais j’ai préféré que cet échange demeure nimbé de son aura de mystère. Elle me parle au travers de ses poèmes, m’a-t-elle dit. Cette phrase m’a permis de mieux comprendre la nature de ces visites nocturnes. Tu lis ses poèmes au milieu de la nuit ? lui ai-je alors demandé. Non, non, m’a-t-elle répondu, elle me les dit elle-même. À ce point de la conversation, mes notes mentionnent un long silence. Tu sembles inquiète, a-t-elle poursuivi, mais il ne faut pas, rassure-toi, je vais très bien. Ce n’était qu’un rêve, j’en suis certaine à présent, a-t-elle conclu avant de raccrocher.

Est-elle tendre la nuit ?

Sur une proposition de Clarence Massiani

Un soir d’été en rentrant d’une visite à une amie, il fait chaud encore. Le ciel est d’un bleu royal intense, pénétrant. Il fait nuit et je me plais à regarder les vitres éclairées, envie banale d’imaginer ce qui se passe derrière ces fenêtres closes. Surgit soudain le livre de Fitzgerald, Tendre est la nuit. Je ne l’ai pas lu, juste cette titre si célèbre qui s’attarde par une nuit si douce, mais…
Est-elle tendre la nuit lorsqu’elle nous offre ses perles de lumière ?
Est-elle tendre la nuit dans les villes qui dorment ?
Est-elle tendre la nuit lorsque ses méandres se vident ?
Est-elle tendre la nuit lorsqu’elle nous éjecte de son train en marche ?
Est-elle tendre la nuit lorsqu’elle nous refuse son nectar ?
Est-elle tendre la nuit ?

Balade nocturne

Une envie de revenir à cette photo prise en mars. Je suivais cet homme. Bien involontairement je précise. Il me fallait traverser le canal pour me rendre à la soirée d’inauguration de la Foire du Livre. Il était environ 19h et au lieu de tourner à droite, vers le site de Tours et Taxis, je l’ai suivi. L’ombre portée de la rambarde du pont magnifiée par l’éclairage du chantier adjacent m’a rivée à son sillage et aujourd’hui je me demande encore comment cela a pu se produire. J’avais rendez-vous avec une amie à 19h30 et elle allait s’inquiéter si elle ne me voyait pas arriver. J’ai pourtant continué de suivre l’homme dans le dédale sinueux du chantier. Il marchait lentement donc j’ai dû adapter mon rythme pour qu’il ne soupçonne pas que quelqu’un marchait à sa suite. Le quadrillage de l’ombre avait quelque chose d’hypnotisant comme une toile dans laquelle je me suis laissé happer, comme un labyrinthe, ou les deux à la fois. Parvenu à l’autre bout du pont, et au sortir du chantier, l’homme a continué tout droit et s’est dirigé vers une rue plongée dans l’obscurité. Nous nous sommes donc enfoncés dans cette rue légèrement en pente. Tout au bout de la rue se profilait le haut clocher d’une église. Nous pressions le pas comme en direction de l’église. Il n’y avait aucun bruit dans la rue, aucune voiture ne circulait, il n’y avait pas un souffle de vent. J’avais peine à respirer et je me suis demandé s’il en allait de même pour l’homme. J’avais la certitude que le but ultime de ce périple nocturne était l’église et pourtant je n’avais pas l’impression que nous progressions. Nous marchions comme un seul homme. Plus nous avancions, plus l’église semblait s’éloigner. En réalité, l’église semblait avancer au même rythme que nous. Mais était-ce bien la réalité ? Je commençais à avoir quelques doutes. J’ai regardé l’heure sur mon téléphone et il était encore 19h. Je regardais les maisons et immeubles que nous longions et les numéros progressaient dans un ordre croissant. Nous marchions de plus en plus rapidement et il me semblait que plus je m’essoufflais plus l’homme devant moi accélérait. Je ne parvenais plus à le suivre, sa silhouette devenait de plus en plus petite jusqu’à devenir un point presque invisible. J’ai pu le suivre encore quelques secondes, du moins ce qui m’a paru comme étant des secondes, puis il a disparu et l’église aussi. Je me suis arrêtée, légèrement étourdie. Devant moi s’ouvrait l’entrée du site de Tours et Taxi. Il était 19h30.

Visages de la ville

Arpenter la ville quand il fait nuit. Quels sont les visages de la ville la nuit, quel visage vois-tu de la ville la nuit ? Tu vois son visage d’ombre, ce visage qui n’est pas le tien, un visage qui te met mal à l’aise, mais c’est un de ses innombrables visages que tu connais si peu. Malgré les lumières qui brillent partout, ce visage de la ville la nuit n’a rien de lumineux.

Mercredi c’est la soirée d’inauguration de la Foire du Livre de Bruxelles à Tours & Taxis. C’est ce visage-là qu’offre la ville pour s’y rendre. Et tu as l’impression d’être seule à y aller. Sur place, ce n’est pas la foule des journées d’ouverture mais il y a du monde et tu te demandes d’où viennent les gens car tu ne les as pas vu arriver.

Ce visage de la ville la nuit n’est pas lumineux mais tu sais que ce n’est qu’un de ses visages. D’autres lieux d’autres visages, même la nuit. Au détour d’une ombre, d’une ombre que parfois tu suis, la lumière illumine la nuit, et le visage de la ville la nuit soudain devient lumière.