La robe blanche

Ce jour où j’ai décidé de porter une robe blanche dénuée de toute entrave, pour respirer la vie à pleins poumons, l’écrire en toute liberté, je n’ai eu d’autre choix que de demander de l’aide. Cette robe que je voulais blanche, j’allais la coudre moi-même. Il y avait néanmoins un petit grain de sable dans ce beau projet : je ne savais pas coudre. Je n’ai pas l’habitude de demander de l’aide, car je ne veux courir le risque de l’emprise. Mais il a bien fallu que je m’y résolve. J’ai fait appel à notre couturière, celle qui réalisait toutes les robes et tous les costumes de la famille. Cette femme qui était une confidente et une amie même si la société et les convenances ne le permettaient pas. Cette femme qui me connaissait depuis l’enfance,  cette femme qui me connaissait mieux que ma mère. Pourtant débordée de travail, elle ne m’a pas refusé son aide.

Souvent je pensais à elle, je la voyais tout à son ouvrage, je voyais les vêtements qui prenaient forme entre ses mains. Elle avait du fil d’or dans les doigts, elle transformait en robes de soirée les tissus les plus sombres et les plus ternes, effectuait des réparations miracles de dernière minute.  Je lui ai expliqué que j’avais besoin de son éclairage pour la conception du modèle. Nous nous sommes assises ensemble, nous avons parlé, longuement. Elle a écouté avec grande attention mes idées en termes d’aisance de mouvements, de commodité, de facilité de lavage, saisissant dans la seconde même comment les traduire par son trait limpide et précis. Symboliquement, il m’était indispensable de confectionner la robe moi-même, ce qui, par la même occasion, lui allègerait la besogne. Il suffirait qu’elle me montre comment faire. J’apprenais vite.

Ses yeux se sont illuminés, un sourire bienveillant et compréhensif s’est dessiné sur son visage. Un instant déconcertée, elle a rapidement compris cet élan vital. Elle a vu ce feu au fond des yeux, un feu qui ne souffrait aucun compromis. Alors moi, la magicienne comme ils m’appelaient, le soir même j’ai trouvé dans mes restes de tissus, le coton blanc qui la ravirait et dès le lendemain nous nous sommes mises au travail. Avant même de commencer, j’ai su que je passerais plus de temps à lui prodiguer explications et conseils que si je cousais la robe moi-même et Dieu sait qu’ils furent nécessaires, car elle n’était guère douée pour les travaux d’aiguille. Mais j’ai aimé cette aventure si lumineuse, si profonde, j’ai aimé contribuer, certes modestement, à cet essentiel qui se profilait dans sa vie.

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture de François Bon, intitulé « Cycle été 2026 – Chroniques »

Déambulation à Bruxelles autour de mon livre « Dedans la ville »

Samedi dernier, le 1er août, j’organisais pour l’association Carrefour européen 1 une déambulation littéraire autour de mon livre Dedans la ville publié aux Éditions Novelas.

Dans ce livre, il est beaucoup question de Bruxelles puisque c’est ma ville mais c’est avant tout la ville en tant que telle qui est mise en avant et s’y décline dans ses aspects les plus divers, réels comme imaginaires.

Quelques extraits illustrent les images réalisées par ma fille, Elisabeth Bossut.

Un petit groupe d’enthousiastes et de curieux s’est réuni place Poelaert2 au pied de la grande roue à l’ombre du Palais de Justice et de quelques arbres, point de départ d’une exploration différente de la ville.

C’est à ce voyage qu’invite la ville, celui auquel tu ne peux échapper quand tu habites la ville, celui que te dicte la ville jour après jour, celui que tu as entamé dès ta naissance si tu es né dans la ville, tu avances, tu progresses, sans relâche tu cherches ce que te dit la ville de toi

Je n’ai presque aucun souvenir de la rue aux Laines, pourtant je sais que j’y suis allée avec mes parents en visite chez une grand-tante, […] . Je n’ai presque aucun souvenir de l’appartement où elle habitait, rue aux Laines, je crois la voir à l’intérieur, souvenir vague d’une bonbonnière dont elle m’avait offert un bonbon.

Pas besoin d’aller loin pour partir en pèlerinage, un pèlerinage sur des lieux qui pour la plupart n’existent plus tels qu’ils étaient autrefois,[…] On peut choisir ce lieu comme point de départ, se dire que c’est par ici que Charlotte et Emily Brontë, accompagnées de leur père le Révérend Patrick Brontë, arrivent à Bruxelles le 15 février 1842 […] . Aujourd’hui se trouver en haut du double escalier, se dire que, mise à part la Chapelle Royale3, plus rien de tout cela n’existe.

Parce qu’elle est sans cesse en mouvement, que sans cesse on se questionne sur elle. Parce qu’on veut la modeler, la façonner au gré des humeurs et des tendances, financières ou non.[…] Ainsi va la ville. Parce que sans cesse elle se renouvelle, sans cesse on pose de nouvelles strates, on enlève ici on ajoute là et les grues, parties intégrantes du processus, nous rassurent quant à la vivacité de l’urbain qui nous abrite.

Panneau d’interdiction de marcher ou patiner sur la glace qui émerge du feuillage de printemps au bord d’une pièce d’eau panneau désuet parce que sa forme octogonale semble surgir du passé parce que le dessin du patineur te fait penser immanquablement à Tintin.

C’est la grisaille qui prend le dessus, celle des souvenirs qu’elle associe certes à la météo qui pouvait être défavorable mais aussi à des moments peu amusants, attente aux arrêts de bus, longue marche dans des rues inconnues aux maisons couvertes de crépi grisâtre, beige sale, sable ou de briques de revêtement rouge foncé, sale aussi, probablement, perspective d’une attente interminable car on arrivait toujours des heures en avance aux consultations, du moins d’un point de vue d’enfant, puis passage chez le médecin, rester tranquille, se taire, rien qui pouvait contribuer à égayer l’escapade.

Photo Catherine Koeckx

Elle débouche dans la station par une porte dérobée et elle se sait perdue. Elle connaît cette station, elle voit son nom, mais elle ne la reconnaît pas. Perdue, étrange sensation dans un lieu qu’elle fréquente pourtant régulièrement […] . Elle se demande si les gens voient qu’elle est perdue, voient qu’elle regarde autour d’elle les yeux hagards, mais ils sont eux-mêmes perdus les gens, dans leur téléphone, sinon comme elle dans leurs pensées, leurs rêves

L’après-midi s’est allègrement terminée en soirée par un verre au Grand Central à converser de voyages, de chats – eh oui, les femmes qui vivent seules avec des chats (seraient-elles dangereuses?) – et d’une adorable tortue septuagénaire et d’une humaine qui lui est dévouée depuis plus de trente ans.

Photo Catherine Koeckx

Un soir, le même été, il y a eu le Grand Central, passer quelques heures, seule, dans ce bar, s’imprégner de l’atmosphère afterwork et noter dans le carnet tout ce qu’on voit, décrire le lieu, décrire les gens, la terrasse et l’intérieur sont blindés de monde, se sentir au plus près de la ville, de ce qui la fait bouger, se sentir au cœur du mouvement et quelques instants plus tard être au dehors, s’en éloigner.


  1. Groupement de loisirs des Institutions européennes ↩︎
  2. Joseph Poelaert est l’architecte qui a construit le Palais de Justice de Bruxelles
    “oe” se prononce “ou” et « ae » se prononce « a » ; le « t » final se prononce, il n’est pas muet = « Poulart’ » ↩︎
  3. Lieu de culte protestant depuis 1804 appartenant à l’Église protestante unie de Belgique ↩︎

Au-delà du blanc

Un récit biographique et poétique de Françoise Renaud

Richarme, Colette de son prénom, est une artiste peintre française née à Canton en Chine à l’aube du XXe siècle. Elle a grandi en Savoie et vécu la majeure partie de sa vie en Languedoc.

Nous nous sommes vraiment rencontrées, elle et moi, quelque part au-delà du temps, comme une magie en dehors de la présence des corps, m’a confié Françoise  Renaud. De telles rencontres ne tiennent pas du hasard. Les filles de Richarme souhaitaient qu’un.e écrivain.e réalise un ouvrage sur leur mère, porte sur elle un regard nouveau. Leurs chemins à toutes se sont croisés.

Au-delà du blanc est un récit entre biographie, trajet intime et réflexion sur la peinture où le « je » et le « elle » se côtoient dans un bel équilibre. Au fil des pages, Françoise partage avec nous sa propre découverte de Richarme et de ce qui l’a menée à se consacrer corps et âme à la peinture. à la magie des couleurs, à l’art de les fondre toutes jusqu’à cette quintessence qu’est le blanc, à chercher toute sa vie le passage du visible à l’invisible, l’universelle beauté… et puis les arbres en floraison, les fumées, les nuées, les écumes de brume et de mer. Jusqu’à l’éther.

Décor de lys, 1977 – Huile sur toile, 81×60
Collection particulière © M. Rapillard
Printemps en Languedoc, 1963 – Huile sur toile, 54×81
Coll. Atelier Richarme – Photo P. Schwartz

Par son évocation fine et sensible, Françoise saisit et restitue parfaitement l’essentiel de la vie de la peintre et de sa personne, et elle contribue tellement bien à nous la rendre attachante.

Et puis tant de passerelles entre ces deux artistes. L’écriture – ou la peinture – raconte au-delà de l’histoire personnelle, tentant de s’approcher à force de travail et de brûlure d’un langage qu’on pourrait qualifier d’universel. […] pour écrire, il faut aussi s’entraîner les yeux, rechercher l’accord avec l’âme et s’astreindre à la besogne quotidienne [… ]. Tant de liens jusqu’au profond de la vie.

On ressort de cette lecture conquis par la peinture de Richarme et par Richarme elle-même.

Nature morte aux artichauts, 1989 – Huile sur toile, 54×65 – Photo P. Schwartz
Tours dans la nuit, 1982 – Huile sur toile, 81 x 100
Musée Fabre, Montpellier – Photo P. Schwatz

Escapade littéraire à Paris

Jour 1 | George Sand et Marilyn Monroe

A priori, aucun point commun entre ces deux femmes. Si ce n’est qu’en 2026 on commémorait les 150 ans de la mort de la première (8 juin 1876)  et le centenaire de la naissance de la seconde (1er juin 1926). Et que durant ce bref séjour à Paris, j’ai visité au cours de la même journée le Musée de la vie romantique dont une salle est dédiée à la célèbre romancière et l’expo Marilyn organisée par la Cinémathèque de France.

Le musée est aménagé dans l’ancienne maison-atelier du peintre romantique allemand Ari Scheffer (1795-1858), rue Chaptal, et rassemble une grande partie de ses œuvres. Chopin et George, lorsqu’ils étaient à Paris, avaient un pied à terre à deux pas de là, rue Jean-Baptiste-Pigalle, ils étaient des habitués du salon que tenait le peintre. Quelques tableaux et objets ayant appartenu à cette dernière y sont exposés. Je déjeune ensuite d’une petite salade et d’un crumble abricots-cerises dans le jardin ombragé. C’est calme, juste ce qu’il me faut.

Sur mon chemin vers la Cinémathèque. je m’attarde dans le jardin médiéval du musée de Cluny. Deux dames d’un certain âge prennent place à côté de moi sur le banc où je suis assise. Elles devisent de choses et d’autres, je ne saurais dire de quoi précisément, mais c’est apaisant. Le rat vient s’abreuver dans la mare au milieu des fleurs et plantes qui n’en peuvent plus de chaleur.

L’expo Marilyn est un bijou : extraits de films et d’interviews, superbes tirages photos noir et blanc et couleur, robes issues de collections privées, vêtements et objets destinés à cantonner les femmes et actrices dans leurs rôles de l’époque. Et c’est ici que je ferais un parallèle entre George et Marilyn. Chacune à sa manière a œuvré pour la cause féminine. George par ses écrits, sa verve, sa liberté de ton, son mode de vie, ses tenues vestimentaires et Marilyn, par l’indépendance qu’elle a prise vis-à-vis des maisons de production en créant la sienne propre et en n’ayant de cesse de démontrer au long de sa carrière qu’elle pouvait jouer des rôles bien plus significatifs que ceux auxquels le sexisme a voulu la réduire.

Jour 2 ––  Georges Perec et Balzac

Rendez-vous dans le 16e arrondissement pour la Bulle d’aiR « Perec à Passy », organisée par Anne Savelli et Joachim Séné du collectif L’aiRNu, autour de la rue de l’Assomption où Georges Perec a vécu (N°18). Le N° 18 de la rue de l’Assomption est un bâtiment Art Nouveau de 1925 de Charles Lemaresquier avec dans le haut de sa façade un bas-relief qui représenterait un Bacchus vomissant mais il semble ne pas y avoir d’explication définitive à son sujet.

Des extraits de Rue des Batailles d’Antonin Crenn, Paris de Georges Perec – la ville mode d’emploi, de Denis Cosnard, En lisant en écrivant de Julien Gracq, Lieux, bien sûr de Georges Perec lui-même nous sont lus tour à tour par Anne et Joachim. Nous pénétrons même dans la cour intérieure du Lycée Molière, rue du Ranelagh, où a enseigné Simone de Beauvoir. Enfin nous terminons la balade par un arrêt dans le local de l’aiRNu. Dans le jardin, Anne nous lit un extrait de Renata n’importe quoi de Catherine Guérard.

Impossible de quitter le quartier sans visiter la maison de Balzac, repérée lors de la promenade du matin, et me glisser parmi les nombreuses sculptures à son effigie, admirer sa fameuse cafetière ou la table sans prétention où il a écrit la majeure partie de la Comédie humaine, ou encore les illustrations de son œuvre par Georges Villa et pour moi, cerise sur le gâteau, les matrices typographiques réalisées par Charles Huard de l’ensemble des personnages de la Comédie humaine. Avant de retourner à la cohue du métro parisien, je déguste une délicieuse part de clafoutis aux cerises dans la quiétude du jardin tout en me remémorant ma visite au château de Saché il y a près de quarante ans. Il faudra que j’y retourne un jour.

Les Fougères

ou ma visite à mon amie Françoise Renaud dans la Creuse

Un dernier virage et la maison apparaît, puis la voiture blanche, comme elle me l’a indiqué. Je suis arrivée. Tout juste le temps de me garer, tirer le frein à main, Françoise surgit à la portière, souriante, accueillante. On s’embrasse comme deux amies de toujours alors que jusque-là,  nous n’avions fait qu’échanger virtuellement. Et pour reprendre ses mots, notre connivence s’est rapidement installée.

Conversations et échanges à bâtons rompus sur l’écriture, les livres, la Vie, arrosés de thé noir ou de rooibos selon le moment de la journée, entrecoupés de visites au jardin parmi les coquelicots, la sauge, les ombellifères, les coquelourdes, l’abelia en fleurs comme un écho à celui de mon propre jardin.

Certains se souviendront de ma note de lecture à propos de Carnet de murmures, paru en juin 2025 (Carnet de murmures) où par la magie de la prose poétique et évocatrice de Françoise je lui emboitais le pas dans son domaine des Fougères, goûtais les framboises et les cassis, caressais les coquelicots et les douces poulettes. Et voilà que soudain, tout cela devenait bien réel.

D’autres jardins. Le jardin médiéval de Bénévent-l’Abbaye que Françoise souhaite me montrer. On descend quelques marches bien raides et on se trouve dans un autre monde, celui des moines qui patiemment créaient un jardin utilitaire, plantes médicinales principalement et tinctoriales, disposées en parterres bien définis, agrémentés d’une variété de fleurs qui ravissent l’œil.  Et en point d’orgue, le jardin de George Sand à Nohant, sa roseraie, son petit bois, son potager, ce champ de coquelicots et autres fleurs champêtres où se perdre, et nos conversations se poursuivent sur les bancs du jardin.

Parce que, oui, visiter le domaine de la dame de Nohant figurait à notre programme dès le départ. J’y étais venue déjà en juillet 2013 la semaine du festival Chopin, j’avais assisté à l’Impromptu musical et littéraire – Sand et Chopin à Nohant. Chaises installées pour le public dans l’espace arrière de la maison. Musique délivrée depuis le piano de la salle à manger fenêtre grande ouverte et balade littéraire contée dans le jardin ensuite. Ici, la guide, une inconditionnelle de George, nous mène d’entrée de jeu à la cuisine, pièce maîtresse de la maison, ultramoderne pour l’époque, indispensable puisque George reçoit énormément et met un point d’honneur à bien nourrir son personnel, dans tous les sens du terme puisqu’elle leur apprend même à lire et à écrire. Une pièce qu’on n’oublie pas. Les autres défilent, la salle à manger au lustre rococo en verre de Murano, le salon et sa galerie de portraits de famille, le placard dont elle avait fait sa chambre et son bureau à l’époque de son mari, le petit théâtre, quelques-unes des marionnettes de son fils Maurice, mais cette fois nous n’avons pas pu visiter l’atelier de celui-ci.

Je n’ai pu m’empêcher d’imaginer la guide en costume de George. Au détour d’un couloir, j’aurais eu une seconde d’hésitation tant je lui trouvais le même profil. Sûr qu’aujourd’hui, George aurait, comme elle, porté tatouages et piercings.

Et en un éclair, voilà venu le temps de reprendre la route vers Bruxelles, de retourner chacune à notre monde, nos fleurs, nos animaux, notre écriture avec tous les échos de cette rencontre.

Merci à toi, chère Françoise

Au fil du haïku

Sortir de la bulle

Aller à gauche à droite

Il faut atterrir

Il est des moments, des retours, des jours où tout semble désajusté, décalé, on est dans un sas, un hall d’entrée, ou de sortie, un no man’s land, quand tu sors d’une pièce, d’un lieu qui n’est pas familier, une salle de cinéma où tu es partie ailleurs pendant deux heures et demie, quand tu en sors pendant une fraction de seconde tu hésites sur la direction à prendre, droite ou gauche, gauche ou droite, sauf que des fois ça peut durer la journée, te réajuster, tu flottes, tu n’atterris pas vraiment, tu regardes sans voir, tu ne sais où mettre de la tête, le jardin est là, il t’attend, tu le regardes sans le voir, demain tu t’en occuperas.

C’est l’été soudain

Déjà chercher la fraîcheur

Qu’hier tu esquivais

Soudain, oui. Non qu’il s’installe petit à petit, non, il tombe comme une chape de plomb. Pour le coup, la voie du milieu, on oublie.  Remisés au placard les cardigans et les foulards, même si un soir on les avait quand même emportés dans le tote bag pour si jamais, sortis les pantalons souples, les robes amples et chaque fois oublier d’emporter l’éventail.

La rose Princesse de Monaco

Au faîte du toi

La pie pose son regard

Clin d’œil puis s’envole

Au faîte du toit la pie semble regarder le monde, ce monde qui s’étend à ses pattes, ces maisons et ces jardins qui lui sont familiers. De temps à autre, elle se pose dans mon jardin à la recherche de vers de terre et d’insectes. Et si elle pensait, que penserait-elle de notre monde ?

Lune qui se remplit

Dans son ciel bleu rose et lourd

Douceur et sagesse

Ciel bleu légèrement rosé, lourd de chaleur, tel une dentelle diaphane, le premier quartier de lune continue de croître. Sentir sa douceur s’écouler comme un élixir, sa sagesse comme un baume et dans quelques jours sa lumière prendra le pas sur l’ombre.

Où est-il passé

Ce jour que je n’ai même pas

Regardé vivre

A peine commencé, déjà passé, mais à quoi ? Un peu de ceci un peu de cela, beaucoup de pensées, trop. Repenser aux jours qui ont précédé, rencontres et découvertes, des chansons qui soudain reviennent et taraudent, écouter leur message, ou pas, un peu travailler dans le jardin, un peu cuisiner, un peu de ceci, un peu de cela. Et puis s’en aller rencontrer une amie en phase de déménagement qui me propose de choisir parmi les livres qu’elle n’emporte pas, ceux qui me plaisent, boire avec elle du mousseux rosé et refaire le monde.

La rose Katherine Morley

Le feu et la rose par Maud Simonnot

Jusqu’à il y a peu quand je terminais son livre Le feu et la rose je ne connaissais  pas Maud Simonnot, même si son nom me semblait familier. Entre-temps j’apprends qu’elle est devenue directrice éditoriale chez Actes Sud, qu’elle est autrice de plusieurs livres tous profondément empreints de nature. Ce qui m’a attirée en lisant la quatrième de couverture, ce n’est pas du tout qu’elle évoque une hypothétique rencontre entre son arrière-grand-mère et Jean Genet dont le nom m’était bien sûr connu mais dont j’avoue n’avoir jamais rien lu, non et ce n’était pas cet auteur non plus, c’était le Morvan. Je ne sais pas pourquoi cette région m’attire, ce nom d’abord, comme enveloppé d’un halo de mystère, serait dérivé de la langue celtique et signifierait « montagne noire » . Cette nature profonde, ces forêts sombres, ces lacs brumeux, l’écho celtique qui les traverse, les rivières et la pluie. Ce pays des sirènes et de la vouivre. Pourtant, quand je vais en Bourgogne, je m’arrête au pied du Morvan et regarde ses vastes paysages depuis Vézelay.

Jean Genet a eu la vie et le destin qu’on lui connaît et on dit qu’il est revenu souvent dans le Morvan à la fin de sa vie. Quant à Lily, elle est restée toute sa vie une paysanne enracinée dans cette terre qui l’a accueillie, au plus proche de la nature.

Le […] sentiment de la nature […], s’est transmis de mère en fille dans ce pays où toutes les femmes étaient botanistes, médecins, sorcières… […] Leur enracinement dans ce pays s’est fait autant par les années accumulées que par l’odeur inoubliable des sapins, du foin coupé et de l’herbe mouillée, par le chant mélancolique des bouvreuils ou les couleurs de l’automne sur les collines cerclées d’ors et de rouges flamboyants.

Maud Simonnot en fait partie.

L’odeur des vieux livres

J’aime l’odeur des vieux livres, j’en ai déjà parlé. Non seulement celle de livres qui me passent entre les doigts à l’atelier de reliure, celle qui règne dans l’atelier même, mais aussi celle des librairies de seconde main. Leur odeur évoque des époques et des mondes éloignés, comme une impression de rejoindre ces hommes, ces femmes, ces lieux, de s’en approcher d’autant plus. Quoi de mieux que Bourlinguer avec Blaise Cendrars dans une vieille édition du Livre de Poche ou de suivre les aventures de Jack London au Klondike dans ce vieux 10/18 que je restaure aujourd’hui ?

Je me souviens de l’odeur de ce livre, Je veux vivre ! dont j’ai parlé ici. Près de la fenêtre où je le lisais, son odeur déjà m’avait fait voyager alors même que je me trouvais dans un lieu qui pour moi évoquait le passé. Pourtant je ne pense pas que ce soit le premier livre qui m’ait fait aimer cette odeur si particulière. Il y a aussi certains livres de mon enfance, des albums imagés que j’avais récupéré de mon frère de dix ans mon aîné mais que pour la plupart je ne retrouve plus. Ceux aussi de la bibliothèque située en bas de mon immeuble où ma mère m’a inscrite quand j’avais six ans comme ce premier livre emprunté. J’en revois la couverture à fond marron même si l’image est floue. Le personnage principal était une vache. Son titre disait le nom de la vache (dont malheureusement je ne me souviens plus) « … et la chasse à courre » . J’aimerais le retrouver mais j’ai eu beau chercher sur internet, rien n’est sorti.

Je n’aime pas les librairies de seconde main uniquement pour leur odeur, je les aime tout court. J’aime flâner, fureter dans les recoins. J’aime chiner au long d’interminables rayons que les livres soient classés ou pas. Aussi les vide-greniers ou les marchés du livre d’occasion comme celui de Redu évoqué ici . Un jour, dans un village de l’Aube où je logeais, j’ai pu accéder aux livres de l’ancienne bibliothèque municipale qui étaient mis en vente au prix symbolique de 1€ pièce. Partout où je vais, si une librairie de seconde main se trouve sur ma route, j’en pousse la porte. Ce plaisir de la trouvaille peut-être unique, ou du moins difficilement repérable ailleurs, même sur internet, celle pour laquelle on ne tergiverse pas, même si on a de moins en moins de place.

Et puis il y a ces librairies où je décide de me rendre parce que je les connais, comme hier, celle qui est située à cinq minutes à pied de chez moi. La tête encombrée des soucis de santé d’un proche, l’envie m’a prise d’aller m’y attarder pour me changer les idées. Et j’y ai déniché ce petit livre sur George Sand. Même s’il n’est pas bien vieux puisqu’il est sorti en 1973, il semble déjà d’un autre âge. J’aime bien ce genre de petites collections, celle-ci s’intitulait « Collection Les Géants » où George Sand côtoie Balzac, Stendhal, Byron, Rabelais. S’ils avaient eu l’exemplaire consacré à Balzac ou Proust je les aurais achetés. Mais Byron, Rabelais, je sens que je vais y retourner très prochainement.

Marie Closset alias Jean Dominique, une poétesse oubliée

Source : Jean Dominique, Le Don silencieux, Espace Nord, 2025 (postface de Vanessa Gemis)

Chaque mardi après-midi, je prends le bus pour me rendre à l’atelier de reliure. A cette heure de la journée, le trafic est plutôt calme. Un bus, ça ne roule pas très vite, j’aime cette lenteur retrouvée, moi qui ne prenais que tram et métro. Le temps s’étire. Le bus passe à l’intersection de l’avenue de Fré et de l’avenue de l’Echevinage où a habité Marie Closset alias Jean Dominique, poétesse symboliste, aujourd’hui femme de lettres oubliée. Formée à l’enseignement aux Cours d’éducation pour jeunes filles de la féministe Isabelle Gatti de Gamond,  c’est au 33 de l’avenue de l’Echevinage qu’avec ses deux amies des Cours, Blanche Rousseau et Marie Gaspar, elle pose les cartons de  l’Institut belge de Culture française qu’elles avaient créé en 1912. Cet institut destiné à des enfants de huit à douze ans et à des enseignantes qui souhaitent accroître leur connaissance de la littérature française.

Théo Van Rysselberghe, La Promenade, 1901, huile sur toile, détail (Jean Dominique (à l’avant-plan et Blanche Rousseau)

Il y a quelques semaines, je n’avais encore jamais entendu parler de Jean Dominique. Jusqu’à ce jour de février où je suis allée écouter une conférence donnée à son sujet par Vanessa Gemis, professeure de lettres de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et je découvre cette femme dont la poésie a été publiée au Mercure de France grâce à Emile Verhaeren. Par l’entremise de son amie Blanche Rousseau, nièce de Ernest et Mariette Rousseau-Hannon (Maison Hannon, maison Art Nouveau à Bruxelles), qui tiennent salon, elle se lie d’amitié avec le peintre gantois Theo Van Rysselberghe et collabore avec Elisée Reclus. Elle fréquente aussi les Salons de la Libre Esthétique et le milieu de l’avant-garde artistique bruxelloise. Je me demande si elle y a croisé Fernand Khnopff.

Maison Hannon

Déjà, elle concrétise le besoin d’une chambre à soi pour y puiser l’inspiration, et le silence indispensable à sa création poétique. Dans cette chambre qui s’appellera « la chambre bleue », elle y tient également salon. On y discute entre autres du renouvellement de l’art dans tous ses modes d’expression. C’est l’époque de l’art total de Wagner. Pour Jean Dominique, la poésie est un art total, à la fois art de vivre qui se traduit par l’esthétique foisonnante de la chambre bleue, la manière de vivre en écriture, et la musicalité de la langue et des mots.

Outre la nature, la mélancolie, l’amour, le silence est un autre thème majeur de son œuvre tant il est pour elle nécessaire à la création et comme rempart à la pensée. On pourrait presque dire que sa poésie, comme sa prose s’expriment en creux pour taire ce qui ne peut être révélé ouvertement : la relation entre elle et Blanche qui va bien au-delà d’une simple amitié. Caractéristique de ce silence est sans doute le choix d’un pseudonyme plutôt masculin voire neutre. Dans la prose, les multiples changements de prénoms et le croisement des identités contribuent au brouillage des pistes.

Jean Dominique, Le Don silencieux, Espace Nord, 2025 (postface de Vanessa Gemis) – extrait du cahier iconographique. Blanche Rousseau à gauche, Jean Dominique à droite.

Se demander si elles ont souffert de cette situation ou si le secret dont elles ont entouré leur intimité leur a paru chose tout à fait normale à une époque où on n’aurait même pas imaginé ce que « sortir du placard » aurait pu signifier. Se dire que malgré tout elles ont pu être heureuses. Au-delà de la mélancolie.

Bientôt je descends du bus et j’arrive à l’atelier de reliure.

Extraits

Elles s’en vont, inexprimées,

A travers l’âme, toutes pures,

Et mon silence les rassure.

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Et mon cœur exalté et grave se repose

A porter tout le tien nombreux comme une rose

Et notre amour entier qui, taciturnement,

Dort comme une guirlande entre tes mains d’enfant

——-

Je mettrai mes deux mains sur ma bouche, pour taire

Ce que je voudrais tant vous dire, âme bien chère !

——-

La pierre du seuil est brûlante

Et le soleil, comme un drap d’or,

Chatoie parmi l’herbe mouvante

Où le paon merveilleux s’endort

Une semaine de haïku

A l’initiative de Juliette Derimay, inspirée par Un an de haïku de Françoise Renaud, chaque jour écrire un haïku. Une semaine, un mois, un an ? Merci Françoise et Juliette.

Je sens que cela devient un petit rendez-vous, un rituel, prendre le temps hors du temps, respirer, douce observation, rêverie, le temps s’étire, il respire, je respire…

2 avril

Journée maussade

Pluie de plus en plus intense

Je me calfeutre

3 avril

Lecture saisonnière

Lever du jour je savoure

Bruits de ville au loin

4 avril

A Saint-Symphorien

                  Aquarelle au fil de l’eau

Je me régale

5 avril

Pâques ce dimanche

                  Vent et pluie au rendez-vous

Les fleurs me sourient

6 avril

Une maison hantée

Virginia Woolf tôt matin

Promesse d’un ciel clair

7 avril

Pigeons sur le toit

Des yeux suivre leur danse

Te dire merci

Aquarelle de Rosaria Marzotto