Au fil du haïku

Sortir de la bulle

Aller à gauche à droite

Il faut atterrir

Il est des moments, des retours, des jours où tout semble désajusté, décalé, on est dans un sas, un hall d’entrée, ou de sortie, un no man’s land, quand tu sors d’une pièce, d’un lieu qui n’est pas familier, une salle de cinéma où tu es partie ailleurs pendant deux heures et demie, quand tu en sors pendant une fraction de seconde tu hésites sur la direction à prendre, droite ou gauche, gauche ou droite, sauf que des fois ça peut durer la journée, te réajuster, tu flottes, tu n’atterris pas vraiment, tu regardes sans voir, tu ne sais où mettre de la tête, le jardin est là, il t’attend, tu le regardes sans le voir, demain tu t’en occuperas.

C’est l’été soudain

Déjà chercher la fraîcheur

Qu’hier tu esquivais

Soudain, oui. Non qu’il s’installe petit à petit, non, il tombe comme une chape de plomb. Pour le coup, la voie du milieu, on oublie.  Remisés au placard les cardigans et les foulards, même si un soir on les avait quand même emportés dans le tote bag pour si jamais, sortis les pantalons souples, les robes amples et chaque fois oublier d’emporter l’éventail.

La rose Princesse de Monaco

Au faîte du toi

La pie pose son regard

Clin d’œil puis s’envole

Au faîte du toit la pie semble regarder le monde, ce monde qui s’étend à ses pattes, ces maisons et ces jardins qui lui sont familiers. De temps à autre, elle se pose dans mon jardin à la recherche de vers de terre et d’insectes. Et si elle pensait, que penserait-elle de notre monde ?

Lune qui se remplit

Dans son ciel bleu rose et lourd

Douceur et sagesse

Ciel bleu légèrement rosé, lourd de chaleur, tel une dentelle diaphane, le premier quartier de lune continue de croître. Sentir sa douceur s’écouler comme un élixir, sa sagesse comme un baume et dans quelques jours sa lumière prendra le pas sur l’ombre.

Où est-il passé

Ce jour que je n’ai même pas

Regardé vivre

A peine commencé, déjà passé, mais à quoi ? Un peu de ceci un peu de cela, beaucoup de pensées, trop. Repenser aux jours qui ont précédé, rencontres et découvertes, des chansons qui soudain reviennent et taraudent, écouter leur message, ou pas, un peu travailler dans le jardin, un peu cuisiner, un peu de ceci, un peu de cela. Et puis s’en aller rencontrer une amie en phase de déménagement qui me propose de choisir parmi les livres qu’elle n’emporte pas, ceux qui me plaisent, boire avec elle du mousseux rosé et refaire le monde.

La rose Katherine Morley

Le feu et la rose par Maud Simonnot

Jusqu’à il y a peu quand je terminais son livre pas Le feu et la rose je ne connaissais  pas Maud Simonnot, même si son nom me semblait familier. Entre-temps j’apprends qu’elle est devenue directrice éditoriale chez Actes Sud, qu’elle est autrice de plusieurs livres tous profondément empreints de nature. Ce qui m’a attirée en lisant la quatrième de couverture, ce n’est pas du tout qu’elle évoque une hypothétique rencontre entre son arrière-grand-mère et Jean Genet dont le nom m’était bien sûr connu mais dont j’avoue n’avoir jamais rien lu, non et ce n’était pas cet auteur non plus, c’était le Morvan. Je ne sais pas pourquoi cette région m’attire, ce nom d’abord, comme enveloppé d’un halo de mystère, serait dérivé de la langue celtique et signifierait « montagne noire » . Cette nature profonde, ces forêts sombres, ces lacs brumeux, l’écho celtique qui les traverse, les rivières et la pluie. Ce pays des sirènes et de la vouivre. Pourtant, quand je vais en Bourgogne, je m’arrête au pied du Morvan et regarde ses vastes paysages depuis Vézelay.

Jean Genet a eu la vie et le destin qu’on lui connaît et on dit qu’il est revenu souvent dans le Morvan à la fin de sa vie. Quant à Lily, elle est restée toute sa vie une paysanne enracinée dans cette terre qui l’a accueillie, au plus proche de la nature.

Le […] sentiment de la nature […], s’est transmis de mère en fille dans ce pays où toutes les femmes étaient botanistes, médecins, sorcières… […] Leur enracinement dans ce pays s’est fait autant par les années accumulées que par l’odeur inoubliable des sapins, du foin coupé et de l’herbe mouillée, par le chant mélancolique des bouvreuils ou les couleurs de l’automne sur les collines cerclées d’ors et de rouges flamboyants.

Maud Simonnot en fait partie.

L’odeur des vieux livres

J’aime l’odeur des vieux livres, j’en ai déjà parlé. Non seulement celle de livres qui me passent entre les doigts à l’atelier de reliure, celle qui règne dans l’atelier même, mais aussi celle des librairies de seconde main. Leur odeur évoque des époques et des mondes éloignés, comme une impression de rejoindre ces hommes, ces femmes, ces lieux, de s’en approcher d’autant plus. Quoi de mieux que Bourlinguer avec Blaise Cendrars dans une vieille édition du Livre de Poche ou de suivre les aventures de Jack London au Klondike dans ce vieux 10/18 que je restaure aujourd’hui ?

Je me souviens de l’odeur de ce livre, Je veux vivre ! dont j’ai parlé ici. Près de la fenêtre où je le lisais, son odeur déjà m’avait fait voyager alors même que je me trouvais dans un lieu qui pour moi évoquait le passé. Pourtant je ne pense pas que ce soit le premier livre qui m’ait fait aimer cette odeur si particulière. Il y a aussi certains livres de mon enfance, des albums imagés que j’avais récupéré de mon frère de dix ans mon aîné mais que pour la plupart je ne retrouve plus. Ceux aussi de la bibliothèque située en bas de mon immeuble où ma mère m’a inscrite quand j’avais six ans comme ce premier livre emprunté. J’en revois la couverture à fond marron même si l’image est floue. Le personnage principal était une vache. Son titre disait le nom de la vache (dont malheureusement je ne me souviens plus) « … et la chasse à courre » . J’aimerais le retrouver mais j’ai eu beau chercher sur internet, rien n’est sorti.

Je n’aime pas les librairies de seconde main uniquement pour leur odeur, je les aime tout court. J’aime flâner, fureter dans les recoins. J’aime chiner au long d’interminables rayons que les livres soient classés ou pas. Aussi les vide-greniers ou les marchés du livre d’occasion comme celui de Redu évoqué ici . Un jour, dans un village de l’Aube où je logeais, j’ai pu accéder aux livres de l’ancienne bibliothèque municipale qui étaient mis en vente au prix symbolique de 1€ pièce. Partout où je vais, si une librairie de seconde main se trouve sur ma route, j’en pousse la porte. Ce plaisir de la trouvaille peut-être unique, ou du moins difficilement repérable ailleurs, même sur internet, celle pour laquelle on ne tergiverse pas, même si on a de moins en moins de place.

Et puis il y a ces librairies où je décide de me rendre parce que je les connais, comme hier, celle qui est située à cinq minutes à pied de chez moi. La tête encombrée des soucis de santé d’un proche, l’envie m’a prise d’aller m’y attarder pour me changer les idées. Et j’y ai déniché ce petit livre sur George Sand. Même s’il n’est pas bien vieux puisqu’il est sorti en 1973, il semble déjà d’un autre âge. J’aime bien ce genre de petites collections, celle-ci s’intitulait « Collection Les Géants » où George Sand côtoie Balzac, Stendhal, Byron, Rabelais. S’ils avaient eu l’exemplaire consacré à Balzac ou Proust je les aurais achetés. Mais Byron, Rabelais, je sens que je vais y retourner très prochainement.

Marie Closset alias Jean Dominique, une poétesse oubliée

Source : Jean Dominique, Le Don silencieux, Espace Nord, 2025 (postface de Vanessa Gemis)

Chaque mardi après-midi, je prends le bus pour me rendre à l’atelier de reliure. A cette heure de la journée, le trafic est plutôt calme. Un bus, ça ne roule pas très vite, j’aime cette lenteur retrouvée, moi qui ne prenais que tram et métro. Le temps s’étire. Le bus passe à l’intersection de l’avenue de Fré et de l’avenue de l’Echevinage où a habité Marie Closset alias Jean Dominique, poétesse symboliste, aujourd’hui femme de lettres oubliée. Formée à l’enseignement aux Cours d’éducation pour jeunes filles de la féministe Isabelle Gatti de Gamond,  c’est au 33 de l’avenue de l’Echevinage qu’avec ses deux amies des Cours, Blanche Rousseau et Marie Gaspar, elle pose les cartons de  l’Institut belge de Culture française qu’elles avaient créé en 1912. Cet institut destiné à des enfants de huit à douze ans et à des enseignantes qui souhaitent accroître leur connaissance de la littérature française.

Théo Van Rysselberghe, La Promenade, 1901, huile sur toile, détail (Jean Dominique (à l’avant-plan et Blanche Rousseau)

Il y a quelques semaines, je n’avais encore jamais entendu parler de Jean Dominique. Jusqu’à ce jour de février où je suis allée écouter une conférence donnée à son sujet par Vanessa Gemis, professeure de lettres de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et je découvre cette femme dont la poésie a été publiée au Mercure de France grâce à Emile Verhaeren. Par l’entremise de son amie Blanche Rousseau, nièce de Ernest et Mariette Rousseau-Hannon (Maison Hannon, maison Art Nouveau à Bruxelles), qui tiennent salon, elle se lie d’amitié avec le peintre gantois Theo Van Rysselberghe et collabore avec Elisée Reclus. Elle fréquente aussi les Salons de la Libre Esthétique et le milieu de l’avant-garde artistique bruxelloise. Je me demande si elle y a croisé Fernand Khnopff.

Maison Hannon

Déjà, elle concrétise le besoin d’une chambre à soi pour y puiser l’inspiration, et le silence indispensable à sa création poétique. Dans cette chambre qui s’appellera « la chambre bleue », elle y tient également salon. On y discute entre autres du renouvellement de l’art dans tous ses modes d’expression. C’est l’époque de l’art total de Wagner. Pour Jean Dominique, la poésie est un art total, à la fois art de vivre qui se traduit par l’esthétique foisonnante de la chambre bleue, la manière de vivre en écriture, et la musicalité de la langue et des mots.

Outre la nature, la mélancolie, l’amour, le silence est un autre thème majeur de son œuvre tant il est pour elle nécessaire à la création et comme rempart à la pensée. On pourrait presque dire que sa poésie, comme sa prose s’expriment en creux pour taire ce qui ne peut être révélé ouvertement : la relation entre elle et Blanche qui va bien au-delà d’une simple amitié. Caractéristique de ce silence est sans doute le choix d’un pseudonyme plutôt masculin voire neutre. Dans la prose, les multiples changements de prénoms et le croisement des identités contribuent au brouillage des pistes.

Jean Dominique, Le Don silencieux, Espace Nord, 2025 (postface de Vanessa Gemis) – extrait du cahier iconographique. Blanche Rousseau à gauche, Jean Dominique à droite.

Se demander si elles ont souffert de cette situation ou si le secret dont elles ont entouré leur intimité leur a paru chose tout à fait normale à une époque où on n’aurait même pas imaginé ce que « sortir du placard » aurait pu signifier. Se dire que malgré tout elles ont pu être heureuses. Au-delà de la mélancolie.

Bientôt je descends du bus et j’arrive à l’atelier de reliure.

Extraits

Elles s’en vont, inexprimées,

A travers l’âme, toutes pures,

Et mon silence les rassure.

——-

Et mon cœur exalté et grave se repose

A porter tout le tien nombreux comme une rose

Et notre amour entier qui, taciturnement,

Dort comme une guirlande entre tes mains d’enfant

——-

Je mettrai mes deux mains sur ma bouche, pour taire

Ce que je voudrais tant vous dire, âme bien chère !

——-

La pierre du seuil est brûlante

Et le soleil, comme un drap d’or,

Chatoie parmi l’herbe mouvante

Où le paon merveilleux s’endort

Une semaine de haïku

A l’initiative de Juliette Derimay, inspirée par Un an de haïku de Françoise Renaud, chaque jour écrire un haïku. Une semaine, un mois, un an ? Merci Françoise et Juliette.

Je sens que cela devient un petit rendez-vous, un rituel, prendre le temps hors du temps, respirer, douce observation, rêverie, le temps s’étire, il respire, je respire…

2 avril

Journée maussade

Pluie de plus en plus intense

Je me calfeutre

3 avril

Lecture saisonnière

Lever du jour je savoure

Bruits de ville au loin

4 avril

A Saint-Symphorien

                  Aquarelle au fil de l’eau

Je me régale

5 avril

Pâques ce dimanche

                  Vent et pluie au rendez-vous

Les fleurs me sourient

6 avril

Une maison hantée

Virginia Woolf tôt matin

Promesse d’un ciel clair

7 avril

Pigeons sur le toit

Des yeux suivre leur danse

Te dire merci

Aquarelle de Rosaria Marzotto

Un an de haïku par Françoise Renaud

J’aime lire en accord avec les saisons et comme Carnet de murmures, le nouveau livre de Françoise Renaud, Un an de haïku, m’en offre la possibilité, de manière plus précise encore puisqu’ils sont présentés mois par mois. C’est un défi audacieux que Françoise et cinq autres personnes qu’elle ne connaît pas ont relevé à la demande d’un ami commun en grand besoin de soutien : lui envoyer chacun, chacune un haïku par jour pendant 365 jours.  

Je ne connais du haïku que le nom. Je n’en ai jamais vraiment lu, encore moins écrit. J’apprends la règle syllabique 5-7-5, l’inspiration qui sous-tend chacune de ses lignes.  Un matin chahuté de printemps, thé chaud à la main, j’ouvre le recueil, je lis Janvier en Mars, et puis Février. Il pleut, il vente, il grêle. Et voilà que je me surprends à écrire quelques modestes haïku.

Soleil et givre

                  Lumière vive et giboulées

Mars, tu nous as comblés

                  *

Lecture du matin

           Les livres se répondent

Et je suis l’oiseau dans le ciel

                  *

Thé chaud aux lèvres

           Je goûte les haïku

Tout droit venus des Fougères

                  *

Haïku du matin

           Pour toi chère Françoise Renaud

J’entends le Chant du monde

L’écriture de Françoise, qu’elle soit en vers ou en prose, m’emmène dans des contrées et des lieux rêvés. Au détour d’un bosquet,  j’entends le murmure de l’eau, je vois les buses et les mésanges, je caresse les fougères. Un enchantement. Merci Françoise.

Codicille : la première ligne des trois premiers haïku est une ligne reprise de trois haïku de Françoise

Lille et la danseuse

Arrivée à Lille 8h39. Je suis à Lille mais je ne vais nulle part. Enfin, pas tout à fait. Je suis ici pour acheter des choses qu’on ne trouve pas en Belgique. A part ça je ne vais nulle part. Pas d’itinéraire, pas de musée, pas de programme. Un café dans une brasserie près de la place Charles de Gaulle. Deux, même. Qu’à cela ne tienne ! Aucune contrainte horaire. Nostalgie diffuse des tubes des années quatre-vingts. Chansons d’il y a quarante ans. Je me demande à quoi je rêvais quand je les écoutais,. Plaisir d’une nostalgie dans l’instant.

Seule compagne de cette journée, La danseuse de Modiano, seul son visage n’est pas flou pour le narrateur. Les minutes s’égrènent le long du canal, les arbres commencent à bourgeonner. Ils s’illuminent d’une brume vert tendre, les jonquilles confirment que le printemps est bien là. Les pigeons furètent dans leur quête perpétuelle de nourriture. Le soleil fait briller les plumes irisées de leur encolure. Je suis du regard le turquoise fluorescent de leur cou loin dans l’allée. Les canards se réchauffent au soleil. La danseuse m’entraîne dans son mystère mais je suis à Lille et je ne vais nulle part. Je flâne dans les rues d’une boutique à l’autre. A l’intérieur de l’une d’elles, pleine à craquer d’objets les plus divers, des représentations encadrées hautes en couleurs de la Vierge, des coussins, tissus colorés indiens, de la vaisselle, des bougies, des statuettes de toutes sortes et près du seuil un vieux petit chien, un chihuahua peut-être, pelage noir et gris blanc, museau grisonnant, assis sur morceau de tissu, il tremble. J’ai envie de le prendre dans mes bras et le rassurer, peut-être cet incessant ballet de jambes qui passent devant lui l’effraie-t-il, il regarde droit devant lui, il a l’air perdu. Personne ne semble s’apercevoir qu’il existe. Mais il ne me connaît pas et prendrait peur.

Je me remets à suivre La danseuse. Elle est à Paris, les noms des rues, quais et boulevards en attestent. Elle aurait aussi bien pu se trouver à Lille, cela n’aurait rien changé au flou du narrateur. Fourbue après avoir visité les sept niveaux du Furet du Nord, je l’invite à s’installer avec moi à une terrasse sur la place, il fait beau, nous dégustons un verre de vin. Elle me raconte sa vie, ses cours avec le célèbre danseur, elle me parle du petit Pierre, son fils qu’elle est allée chercher à la gare d’Austerlitz et qui vit désormais avec elle. Elle me parle du narrateur qui la suit comme son ombre. Soudain, sa voix s’estompe, s’évanouit dans le brouhaha de la ville, les gens qui circulent en tous sens sur la place, les voix, le bruit, c’est une belle soirée de printemps qui s’annonce, un groupe se met à faire de la musique, guitare, batterie, deux jeunes filles à côté de moi commandent un bière, elle parlent fort, ont la vie à se raconter. Je me mets en route vers la gare.

Par là Paris

Dans le cadre de son projet « Par là Paris », le collectif L’aiR Nu (Littérature Radio Numérique) organise, en collaboration avec les mairies d’arrondissements, des déambulations littéraires appelées « Bulles d’aiR » menées par Anne Savelli et Joachim Séné suivies d’ateliers d’écriture. S’y ajoute le projet Jacqueline où des Parisien.ne.s racontent leurs souvenirs de Paris L’idée est de réaliser un plan numérique de Paris qui propose pour chaque lieu surligné, les extraits sonores des textes écrits par les participants, des morceaux choisis de la littérature classique ou contemporaines lus par Anne et Joachim, ou encore des photos. « Par là Paris », c’est Par ici

Le mardi 19 août, nous démarrons de la bibliothèque Vaclav Havel, Esplanade Nathalie Sarraute dans le 18e pour arriver à la Bibliothèque Hergé, rue du Département dans le 19e et le mercredi 20 août, nous faisons le contraire. Nous accompagnent, lus  tout au long des balades par Anne et Joachim, et sélectionnés par leurs soins, des extraits de Ici, de Nathalie Sarraute, Allo la Place de Nassera Tamer, L’invention de Paris de Eric Hazan, Sido de Colette, Stations (entre le lignes) de Jeanne Sautière, Notre vie n’est que mouvement de Lou Sarabdzic, Especes d’espaces de Georges Perec, Le piéton de Paris de Léon-Paul Fargue, pour n’en citer que quelques-uns.

Bulle d’aiR du 19 août 2025

Jardin d’Éole – Chasse aux plantes, abeilles solitaires, le Trèfle d’Éole, jardin partagé petit coin de paradis, un enclos avec des chèvres. Je pense au livre acheté ce matin à la librairie du Canal, rue Eugène Varlin, « Toi » de Hélène Gestern. Elle y raconte son amour pour son chat récemment décédé. Dès les premières lignes les larmes me viennent. Je regarde les chèvres, je me demande ce qu’elles mangent. Le sol me paraît jonché de copeaux de bois. Pourtant, elles broutent, non ? Ce midi en terrasse, j’ai donné des miettes aux pigeons. Je suppose qu’on ne peut pas comme à Bruxelles. Jardin d’Éole, des hommes agglutinés, origine asiatique ou africaine. Je pense à la chanson de Patrick Juvet « Où sont les femmes ? ». Il y a des grilles comme dans un zoo. Rue d’Aubervilliers – une camionnette de location Europ Car « Move your home » dit le slogan. Un peu plus loin arrêt « Maroc » du bus 45. La maison d’artistes « Le grand parquet », désolée en ce mois d’août. « Barber Prestige ». Encore des hommes agglutinés. Parfois on se sent observé. Sacs poubelles « Ensemble rendons Paris propre » dit le slogan. Je pense à l’organisme qui gère la collecte des déchets qui s’appelle « Bruxelles Propreté ». Parfois je l’appelle Bruxelles saleté.

Version sonore: Livre et Jardin d’Éole

Anne Savelli et Joachim Séné

Bulle d’aiR du 20 août 2025

En direction du jardin d’Éole, nous traversons le Passage Goix. J’y rencontre Mika, un chat de dix ans souffrant d’arthrose. Sa propriétaire tente de le faire marcher mais il demeure immobile, droit et fier, savourant l’admiration dont il l’objet. Perec nous rappelle sa vision de la notion de quartier que j’élargis au quartier de travail. Je fréquente le mien depuis plus de trente ans et je m’en tiens à l’écart dans le quartier où je vis. La fratarèle, la sarcolinette, la gordalone, la percatole dentelée de Maryse Hache nous entraînent dans le Jardin d’Éole pour une danse temporelle avec Colette dans ses jardins de Bourgogne. Rue d’Aubervilliers j’aperçois le mot « NAKE » tagué sur un mur. Aucune idée évidemment de ce qu’il signifie. Sous une façade de maison peinte en trompe l’œil, dans un coin, des fauteuils, des caisses constituent une sorte de maison de rue. Un restaurant « La corne de l’Afrique » puis au coin rue Riquet rue Pajol la brasserie « Nord Nord », le « Coq doré » « Fenua Ceramics. Bienvenue au « Budget Bazar Dubaï »

Version sonore : Trompe l’oeil

Anne Savelli

Carnet de murmures

par Françoise Renaud

Déjà le livre de Françoise Renaud est un bel objet. Ses créations photographiques aux motifs organiques illustrent la couverture et les intitulés de chapitres sur double page. Elles ravissent l’œil. La couverture, épaisse, légèrement gaufrée invite au toucher, à prendre le livre à pleines mains comme pour nous donner la un avant-goût de la matière rugueuse, fibreuse qui nous est offerte au long des pages.

Après avoir parcouru le monde et son pays, vécu en Languedoc, Françoise décide de s’établir plus au Nord, en Limousin, poussée par la dégradation climatique. En une infinité de touches délicates, ciselées par la finesse des mots, elle nous conte son installation sur ses nouvelles terres.

Elle consigne dans ce Carnet l’élégance des aigrettes au plumage blanc comme irréelles dans leur lent déplacement vers l’eau, les lichens incrustés dans les murs pareils à des runes, les haies aux fruits desséchés et les taillis impénétrables. Nous lui emboîtons le pas avec entrain au fil des saisons de cette première année où elle arpente le domaine, visite les parcelles plantées de légumes et bientôt d’arbres fruitiers, on se prend d’affection pour les trois jolies poules. Le ciel nous envahit, comme la vibration des arbres et le chant mélancolique des oiseaux. On respire l’odeur du bois et de l’humus, on déguste fraises,  framboises, courgettes jaunes, poivrons verts et rouges. C’est un livre pour tous les sens.

Même si parfois la nature se met en colère, nous envoie ses éclairs et ses coups de tonnerre, souvent elle nous offre le silence de la neige, le frémissement de l’herbe sous le vent, le bruissement des ramures. De page en page, Françoise rapporte ce que la nature lui murmure. Et c’est à nous aussi qu’elle murmure.

*

En lisant le Carnet de murmures, j’ai moi aussi envie de errer dans les friches et frôler les forêts, d’observer  les bourgeons fragiles, la peau mouillée d’une salamandre, de me poser et  me garder à l’affût dans l’imperceptible étirement du jour. Un livre qui restera à mes côtés.

Captured with VisionCamera by mrousavy

Bulle d’aiR à Paris

Revenir à Paris après dix ans. Arpenter Belleville avec Anne Savelli lors d’une balade « Bulle d’aiR » (L’aiR Nu) organisée pour ses abonnés Patreon sur le thème des oloés (mot qu’elle a inventé et qui désigne les lieux Où Lire Où Écrire.) Rendez-vous nous était donné sur la place Colonel-Fabien devant les grilles du siège du parti communiste. Une place en pleins travaux d’aménagement d’une forêt urbaine – concept quelque peu antinomique que je découvre – réaménagement et végétalisation d’un lieu hautement urbain. Anne Savelli nous emmène sur ses lieux où lire où écrire.

Anne Savelli

Ecrire en ville ? À la bibliothèque ? Pas si simple. Entendre sur le lieu même – la Bibliothèque François-Villon – l’extrait de son livre Des Oloés qui s’y rapporte ou plus loin, son évocation dans Lier les lieux, élargir l’espace, du lieu de naissance de George Perec, et en face dans celui où il croyait être né, rencontre dans son appartement timbre-poste de l’artiste au crochet Lya Garcia et son univers d’animaux fantastiques et de chapeaux extraordinaires. Et puis la butte Bergeyre où j’ai l’impression de marcher dans des rues proches de chez moi.

Lya Garcia

Vendredi, plongée dans Le Paris d’Agnès Varda, de ci de là au Musée Carnavalet, exposition dynamique qui mêle admirablement les photos, les extraits de films  et d’interviews filmés et les documents numériques. Le soir, à L’Ours et la veille grille, écouter les extraits croisés de L’éternité est un jeu de taquin par Sophie Coiffier, Terminus provisoire par Antonin Crenn et Lier les lieux, élargir l’espace par Anne Savelli, livres qu’ils ont publié dans la Collection « Perec 53 » des éditions L’Œil ébloui.

Sophie Coiffier, Anne Savelli, Antonin Crenn

48 heures intenses de rencontres, voir (certains pour la première fois « en vrai ») et revoir des amis en écriture. Bulle d’air salutaire en ces temps chaotiques.