Une semaine de haïku

A l’initiative de Juliette Derimay, inspirée par Un an de haïku de Françoise Renaud, chaque jour écrire un haïku. Une semaine, un mois, un an ? Merci Françoise et Juliette.

Je sens que cela devient un petit rendez-vous, un rituel, prendre le temps hors du temps, respirer, douce observation, rêverie, le temps s’étire, il respire, je respire…

2 avril

Journée maussade

Pluie de plus en plus intense

Je me calfeutre

3 avril

Lecture saisonnière

Lever du jour je savoure

Bruits de ville au loin

4 avril

A Saint-Symphorien

                  Aquarelle au fil de l’eau

Je me régale

5 avril

Pâques ce dimanche

                  Vent et pluie au rendez-vous

Les fleurs me sourient

6 avril

Une maison hantée

Virginia Woolf tôt matin

Promesse d’un ciel clair

7 avril

Pigeons sur le toit

Des yeux suivre leur danse

Te dire merci

Aquarelle de Rosaria Marzotto

Sagesse et chaos

La corneille observe, perchée sur la rambarde de la terrasse, elle observe l’agitation qui se déroule sous ses pattes, sur la chaussée en contrebas, le bruit incessant de la circulation, rien n’échappe à sa vigilance ni à sa vision panoramique, elle a le sens du détail, peut-être m’a-t-elle vue la regarder, la prendre en photo sur la dentelle de fer forgé qui lui sert de perchoir, elle ignore que je recherche les reflets dans les vitres, que je capte l’abstraction qui s’y dessine, au-delà des voiles qui les habillent, des ombres qui les magnifient. C’était un jour de printemps, ciel bleu parfait, profil ouvragé des façades blanc cassé, des sous-toitures, fine brise qui anime cet arbuste remplis de baies orange.

Comme ce hibou factice posé là par on ne sait qui, on ne sait quand, lui aussi observe son quartier. Ce n’est pas la première fois que je le vois, mais je l’avais oublié. Un jour je lève la tête, comme souvent, et je l’aperçois, impression qui nous toise, qu’il toise ce monde ou aurait-il été placé la pour tenter de nous distiller un peu de sagesse dans ce chaos ? Je me plais à penser que s’il est là, c’est juste pour moi, que son message m’est destiné.

Hier c’était vraiment le chaos, j’étais en centre-ville avec ma fille. Nous sommes en centre-ville et nous nous apprêtons à repartir, moi en tram, elle en train vers Nivelles quand il est annoncé que les lignes de trams, métros et trains qui passent par la gare du Midi sont interrompues sur ordre de police. La gare est évacuée en raison d’une alerte à la bombe. Deux (ou trois ?) colis suspects ont été repérés, l’un dans un train en gare et l’autre sur un quai. Les démineurs sont sur place. On ne sait pas combien de temps il faudra avant que le trafic reprenne. Heureusement nous apprendrons plus tard que les paquets étaient inoffensifs. Nous avons fait un bout à pied pour prendre un autre tram qui croise un arrêt où ma fille a pu prendre un bus pour rentrer chez elle. Quand on prend les transports en commun il faut être créatif.

Suivre les perles de lumière

Un week-end lumineux à chiner les vieux livres à Redu un village du Sud de la Belgique dit Village du Livre où Marilyn côtoie Rabelais et Khnopff. Je ne vais pas ergoter sur le nombre de librairies qu’il compte encore aujourd’hui à savoir huit dont deux sont en passe de mettre la clé sous le paillasson contre vingt-quatre à son heure de gloire il y a quarante ans ou sur la situation du livre à l’heure actuelle, les jeunes ne lisent plus, les réseaux sociaux, il faut diversifier, ne pas se centrer sur le livre seulement, etc. 

Une échappée tout simplement comme en proposent les fenêtres soulignées de livres d’une des librairies les plus belles et les plus fournies du village. Le plaisir de trouver un magnifique livre sur les phares des Etats-Unis à 4€, d’espérer trouver un livre sur Khnopff et d’en trouver deux ou encore des vintage books, Miss Read et Muriel Spark.

Et puis le retour à Bruxelles, les journées au bureau, grises et pluvieuses et se demander si des gens parfois jettent encore des bouteilles à la mer. Le net nous dit que si l’on veut jeter une bouteille à la mer il faut éviter les bouteilles en plastique… Je ne savais pas que dans l’urgence on avait le choix. Quand l’été approche, envie à chaque fois d’emboîter le pas des aventuriers Corto Maltese ou le baroudeur Blaise Cendrars mais pour cette année ce sera encore sous le parasol de ma terrasse. Mais en tout cas c’est certain, j’irai voir les oloés en juin à Paris avec Anne Savelli.

La grisaille a fait un bref retour et c’est la couleur qui s’invite, c’est elle qui accroche l’œil et le sort des pages dans lesquelles il s’était enfermé non sans un plaisir certain, celui des instants volés (à propos, le métro est un de mes oloés) à une journée qu’il passera scotché à un écran, mais il y a la vue sur Bruxelles, qui lui permettra de regarder loin, de faire se bouger le muscle qui le maintient et de lui en conserver l’élasticité.

Suivre les perles de lumière.

Montoyer 24

Le ciel était de ce bleu que je recherche  pour mes photos. J’en ai profité pour arpenter le quartier, tout au moins une partie, pendant ma pause de midi, pour ne pas juste aller acheter mon sandwich et retour. J’ai pris la direction opposée. J’ai suivi ces deux religieuses dont une avait à la main un ordinateur portable. Peut-être se rendaient-elles au Parlement européen.

Que tout passe, que tout change, on le sait et pourtant quand un objet ou un lieu du passé sont détruits ou à l’abandon, j’éprouve un sentiment étrange, un regret ou un manque alors que je n’ai pas du tout pensé à eux pendant des mois voire des années, comme le 24 de la rue Montoyer où j’ai travaillé pendant sept ans mais où je ne travaille plus depuis vingt-quatre ans ou l’hôtel Léopold dont j’ai fréquenté à plusieurs reprises la brasserie, un lieu agréable, spacieux, j’ai le souvenir d’une verrière, mais peut-être que je me trompe.

Je me dis que je regarde la ville, que je l’observe mais je me rends compte que l’observation n’est pas directe puisque la plupart du temps elle passe par le reflet. Parfois je ne sais plus de quel côté je me trouve. Mais faut-il toujours chercher une explication. Ne chercher que le beau. Le beau de la ville. J’ai toujours aimé les kaléidoscope.

Hopper est revenu dans le manuscrit, il y avait déjà fait quelques incursions. Il attendait, il m’a pris par la main et je lui ai emboité le pas et puis tout au long de la semaine j’ai écouté la série de podcasts de Anne Savelli Lire le bruit sur son site Fenêtres Open Space[1]. Réaliser un podcast ou un blog, tenir un journal d’écriture, c’est à la fois pour soi-même pour consigner sa propre progression, ses doutes, ses interrogations mais c’est aussi, quand on est un écrivain confirmé, une source d’inspiration pour d’autres. Et puis le cycle Boost ! [2]de François Bon sur Tiers livre me booste. Mais c’était le but. C’est toujours ça, il suffit d’amorcer à nouveau le processus et c’est ce que je suis parvenue à faire cette semaine.


[1] https://annesavelli.fr/

[2] https://www.tierslivre.net/ateliers/

Entre chien et loup

Mercredi dernier la ville n’était que miroitement, réfraction, fragmentation, luminosité pour qui voulait bien lever le nez vers les étages supérieurs des immeubles par dessus les têtes des gens qui se dirigent, comme moi, vers leur lieu de travail, et qui soit marchent droit devant soit ont le nez scotché à leur téléphone sans prêter une seconde attention à l’espace qui les entoure, ce qui est pratique quand tu t’arrêtes en plein milieu du trottoir pour prendre des photos avec ton téléphone, ils ne te voient même pas et te regardent encore moins.

Et puis en fin de semaine, la ville entre chien et loup, comme souvent un entre-deux, d’un côté l’autre, la nuit ou le jour, l’ombre ou la lumière, souvent l’hésitation, quelle direction prendre. Me fait repenser à un poème écrit il y plusieurs années.

Entre chien et loup

Où la lumière hésite

Entre le jour et la nuit

Où la pensée devient trouble

Où les frontières s’effacent

Et la brume me met au défi

Entre chien et loup

Où tout redevient possible

Atmosphère

Lumière et couleur dans la ville. Rendre compte de ce que par leur caractère éphémère elles dessinent, façonnent la représentation que l’on a de la ville, dont on ne sait si elle est réelle ou imaginaire. Et si tout est question de reflet, les arbres qui se réverbèrent dans les vitres de quel côté se trouvent-ils réellement ? Les arabesques de leurs branches nues en hiver accentuent l’effet de miroitement, la plongée dans l’inconnu de l’autre côté, la ville qui se prolonge et se décuple au gré de nos regards.

Une à deux fois par an, j’ai rendez-vous un samedi matin dans le centre-ville avec les sœurs Brontë pour écouter des universitaires, essayistes ou simples passionnés présenter différents aspects de leur œuvre ou de leur vie, notamment en lien avec leurs années passées à Bruxelles et chaque fois me revient la question du point de départ de ma passion pour les sœurs Brontë, quel livre en est à l’origine, quel film peut-être ? Et jamais je ne parviens à y répondre, il y a comme un flou, comme si c’était là depuis toujours comme si j’étais née avec. J’aimais fouiner dans les vieux livres de mon père et parmi eux un vieil exemplaire jauni et racorni de Jane Eyre. J’ai dû en voir l’adaptation cinématographique à la télé comme celle des Hauts-de-Hurlevent, ce nom me fascinait. Mais pas de livre lu en cachette sous les couvertures jusqu’à 2 heures du matin ou d’exemplaire emporté partout avec moi, rien de tout cela. Premier voyage en Angleterre,  Expérience inoubliable que la visite de Haworth, se plonger dans cette atmosphère, la lande qui enveloppe le village de son aura brumeuse, la pierre grise partout, les maisons, les tombes recroquevillées autour de l’église, l’antre de ces trois sœurs dont aujourd’hui encore on peine à expliquer ce qui a pu mener à un tel génie.

Le sapin qu’on a jeté comme un malpropre sur le trottoir, on n’en veut plus il encombre il perd ses aiguilles il se dessèche et puis les fêtes sont terminées depuis longtemps, on est passés à autre chose. Je ne peux m’empêcher d’avoir un pincement au cœur pour lui qu’il y a quelques semaines on avait paré de ses plus beaux atours, lui dont on a célébré la gloire, dont on a couvert le pied de cadeaux, qu’on a voulu au centre de nos photos-souvenirs.

La semaine dernière, retour, à la demande de ma fille, sur des recherches généalogiques entreprises il y a près de quarante ans et jamais continuées depuis après avoir buté sur les registres baptismaux rédigés d’une écriture illisible et qui plus est en latin que je ne connais pas. Valse de patronymes et de toponymes ressemblants, proches géographiquement, grande toile abstraite de noms sans visage dont seuls ces quelques lettres, quelques chiffres attestent du passage furtif sur la Terre et pourtant tout s’imbrique parfaitement, un seul grain de sable dans la mécanique et le paysage se transforme.

Pérégrinations

Reprendre mes pérégrinations dans le quartier. Temps limité puisque seulement deux fois par semaine au bureau. Temps limité parce que le compte à rebours a commencé. Dans treize mois tu quitteras le quartier, tu n’auras plus ces deux jours qui t’y relient. Plus rien dans ton quotidien ne t’y reliera. Temps limité, donc, avant que tu ne quittes le quartier. Reprendre le manuscrit et le terminer avant de quitter le quartier. C’est ce lien avec lui qui en est la raison d’être.

Demain ou un autre jour je retournerai à l’endroit où j’ai pris cette photo pour voir comment s’agence ce reflet. La photo ou l’art de voir autre chose que ce que le réel nous donne à voir. La photo ou l’art de nous faire lire entre les lignes.

Toujours ces entrelacs entre passé et présent, ces passerelles d’une époque à une autre, la ville tiraillée entre l’un et l’autre, la ville entre chien et loup.

La ville est grise, souvent elle fait grise mine mais ne se laisse-t-elle transformer par la mine de ceux qui la parcourent ? L’année dernière je m’étais lancé le défi de poster un article par jour pendant 30 jours pour attester de la présence de la couleur dans la ville. La lumière sur la ville pourrait être un nouvel angle d’approche.

Mais d’abord reprendre le manuscrit pour le terminer avant de quitter le quartier. Et s’y tenir.

Un dimanche de fin d’été

Un dimanche matin de fin d’été. Une nostalgie, ciel bleu où traînent quelques voiles blancs. Une lumière dorée irradie. Il a plu la nuit, les meubles de jardin sont mouillés. Tout est silence, le temps reprend son souffle, il respire. Seules brisent ce silence quelques corneilles qui croassent. J’aime ce bel oiseau noir aux reflets bleu irisé. D’autres petits oiseaux les imitent et chantent au loin. La fraîcheur pénètre les intérieurs alourdis. Savourer cet entre-deux, qu’il fasse soleil, qu’il pleuve ou vente, le savourer.  Ne rien faire.

Une bulle hors du temps

Reprendre la direction du bureau après 20 jours d’éloignement, congé et télétravail. Dans le tram, agitation au programme, on perd vite les habitudes. Les habitudes du monde. Du monde autour. Une jeune fille, cheveux courts, châtain tirant sur le roux, plaqués, yeux et sourcils clairs, à peine un peu de mascara, plusieurs colliers, plusieurs pendants d’oreille, je ne vois qu’un côté, vêtue de noir, dentelle et fine veste cintrée, un t-shirt noir à longues manches dont les extrémités lui enserrent les pouces, un jean très large jusqu’à mi-mollet, des chaussures noires montantes à lacets, elle pianote sur son téléphone. Je ne sais pourquoi je pense à la jeune fille à la perle et je me dis que Vermeer aujourd’hui l’aurait prise comme modèle.

Terminer la journée de la meilleur façon qui soit, par une petite sortie mère-fille, un afterwork dans un bar près de la Gare Centrale, déguster une IPA au soleil sur la terrasse, il fait beau, il fait même chaud, capricieuse météo généralisée, imprévisible, elle peut changer d’un instant à l’autre, reflet du chaos ambiant, garder le cap, ce moment mère-fille, une bulle hors du temps.

On ne le voit pas sur la photo mais le monde est dehors sur la terrasse, c’est jeudi, déjà le week-end s’invite dans les esprits.

On ne le voit pas sur la photo mais chaque jour sur cette place, tout au long de la journée, un groupe manifeste pour la libération de la Palestine.

Pourtant rêver d’être loin de tout, du brouhaha, du chaos, d’être près de la vie qui pulse pour rien d’autre que le simple fait d’être.

Une dernière pour la route ?

Jour 30 – Me voici rendue à la fin de ce défi de 30 jours ! Trente fois se laisser emporter par une couleur. Ce ne sera certainement pas une grande révélation si je dis que le ressenti premier est la satisfaction d’être allée jusqu’au bout. Il y a eu une baisse de régime au niveau du jour 10, une hésitation à passer un jour et grouper deux entrées sur une même journée, mais tenir bon. Une sorte de routine s’installe, se dire que j’aurais pu continuer encore. Mieux cependant de s’arrêter quand on sent l’impulsion de poursuivre que de le faire dans une sorte d’illusion de contrainte qu’on s’imposerait. Un des enjeux de ce défi était de se remettre le pied à l’étrier. Case cochée !  Une dernière couleur pour la route. Rouge. Combien de fois suis-je déjà passée devant ce traiteur chinois, je regarde les objets kitsch présentés dans la vitrine. Mais si, après coup, on m’avait demandé la couleur de la façade, j’aurais été bien en peine de répondre.