Y revenir

Y revenir toujours et encore à cette notion de quartier. Comme nous le dit Georges Perec dans Espèces d’espaces, « on appelle son quartier le coin où l’on réside et pas le coin où l’on travaille : et les lieux de résidence et les lieux de travail ne coïncident presque jamais ». Et revenir toujours et encore à ce quartier-là en particulier, celui de la naissance, des études et du travail. En ce moment, travailler sur cette notion dans le chapitre dédié du manuscrit.

Découvrir récemment qu’une nouvelle membre d’un cercle littéraire dont je fais partie habite au square Marie-Louise et lui demander si je peux la rencontrer pour lui parler du lieu, de l’expérience d’y habiter, ce qu’elle accepte très aimablement. Arrive lundi, le jour J. Je pénètre bien à l’heure dans le hall d’entrée. Très fonctionnel, grand miroir entouré d’un cadre métallique doré et mat pour les visiteurs qui ont besoin de se refaire une apparence, ce qui n’est pas mon cas vu qu’il n’est que 11 heures et que je viens droit de chez moi. Tableau des sonnettes avec boutons dorés à l’ancienne. Grandes dalles de marbre (ou faux marbre) au sol, très années 60 ou 70. Elle me dira que l’immeuble a été achevé en 1966. Ouvre-porte ultramoderne néanmoins. Je suis au troisième, me dit-elle. A nouveau remonter le temps tout en gravissant les étages par le petit ascenseur mis aux normes européennes comme il se doit. Petite, l’œil malicieux, elle me fait entrer dans son salon. J’en saisis tout de suite le raffinement, grands murs clairs, meubles en chêne foncé, tapis orientaux, grandes baies vitrées qui donnent sur le square. Elle précise qu’elle a fait faire pas mal de travaux de rénovation. Sur son invitation je prends place dans un des canapés recouverts de toile claire. Tout de suite j’épingle sa lecture du moment posée sur la table de salon : Edith Wharton, Chronique de New York chez Quarto Gallimard, ce qui manque pas de me rappeler qu’Edith Wharton est sur ma PàL depuis un certain temps déjà.

Elle me propose de l’accompagner dans sa cuisine tandis qu’elle me prépare un café dans sa cafetière à l’italienne. Elle n’aurait que faire d’une machine à café. Elle s’excuse de ne pas m’accompagner vu qu’elle ne boit pas de café, elle n’aime que la mousse de lait qui recouvre le capuccino. Elle ajoute quelques chocolats. Les meilleurs au monde, précise-t-elle avec un sourire tout aussi malicieux.

Et elle me raconte. Elle a d’abord été locataire de son appartement dès son achèvement en 1966. Je me dis qu’elle a dû fréquenter la clinique où je suis née, située à deux pas de là sur le square, aujourd’hui transformée en immeuble à appartements, mais je réserve ma question pour plus tard. Je la laisse poursuivre son récit. En 1966, le Berlaymont n’était pas encore terminé. Difficile d’imaginer le quartier sans ce bâtiment phare. Elle n’y a travaillé que plus tard. A son arrivée à Bruxelles, elle avait de toute façon décidé qu’elle ne resterait que quelques mois, juste pour une expérience de travail et s’en retournerait bien vite en Italie. Mais la vie, comme souvent, en avait décidé autrement. Soixante ans plus tard, elle est toujours là, et encore à se dire qu’elle retournera bientôt définitivement dans sa maison en Italie.

Et c’est ici que s’immisce l’exception au « presque jamais » de Georges Perec. Elle avait choisi cet appartement pour pouvoir se rendre à pied à son travail. D’autant que pendant un temps elle avait eu des horaires très invasifs et il va sans dire qu’à cette période, il n’y avait pas d’ordinateurs (encore moins, portables) et que la communication virtuelle via écran était de la science-fiction. A quelles exceptions Georges Perec a-t-il pensé en ajoutant « presque » ? Sans doute ne s’y est-il pas attardé, on ne le saura pas.

Je lui demande si elle a fréquenté la clinique et elle me répond par la négative, le service médical de son lieu de travail lui ayant indiqué qu’elle n’avait pas bonne réputation. Je ne relève pas le pincement que m’occasionne cette information. Je n’apprendrai pas grand-chose d’autre. A part quelques contacts avec une voisine elle ne s’est fait aucune relation amicale dans le quartier et ne se promène plus guère le long de la pièce d’eau située au centre du parc. Cela a fort changé, me dit-elle. Oui, mais les foulques et les bernaches ne valent-ils pas le détour ?

Elle me propose de prendre des photos depuis sa terrasse, et je me réjouis de ce point de vue, différent de ceux auxquels je suis habituée. Mais la frondaison abondante, déjà estivale, dissimule partiellement le petit lac. La plus belle vue est celle du lac gelé, me dit-elle aussi. Rendez-vous est pris à l’hiver prochain pour de nouvelles images.

L’ancienne clinique

Au fil du haïku

Sortir de la bulle

Aller à gauche à droite

Il faut atterrir

Il est des moments, des retours, des jours où tout semble désajusté, décalé, on est dans un sas, un hall d’entrée, ou de sortie, un no man’s land, quand tu sors d’une pièce, d’un lieu qui n’est pas familier, une salle de cinéma où tu es partie ailleurs pendant deux heures et demie, quand tu en sors pendant une fraction de seconde tu hésites sur la direction à prendre, droite ou gauche, gauche ou droite, sauf que des fois ça peut durer la journée, te réajuster, tu flottes, tu n’atterris pas vraiment, tu regardes sans voir, tu ne sais où mettre de la tête, le jardin est là, il t’attend, tu le regardes sans le voir, demain tu t’en occuperas.

C’est l’été soudain

Déjà chercher la fraîcheur

Qu’hier tu esquivais

Soudain, oui. Non qu’il s’installe petit à petit, non, il tombe comme une chape de plomb. Pour le coup, la voie du milieu, on oublie.  Remisés au placard les cardigans et les foulards, même si un soir on les avait quand même emportés dans le tote bag pour si jamais, sortis les pantalons souples, les robes amples et chaque fois oublier d’emporter l’éventail.

La rose Princesse de Monaco

Au faîte du toi

La pie pose son regard

Clin d’œil puis s’envole

Au faîte du toit la pie semble regarder le monde, ce monde qui s’étend à ses pattes, ces maisons et ces jardins qui lui sont familiers. De temps à autre, elle se pose dans mon jardin à la recherche de vers de terre et d’insectes. Et si elle pensait, que penserait-elle de notre monde ?

Lune qui se remplit

Dans son ciel bleu rose et lourd

Douceur et sagesse

Ciel bleu légèrement rosé, lourd de chaleur, tel une dentelle diaphane, le premier quartier de lune continue de croître. Sentir sa douceur s’écouler comme un élixir, sa sagesse comme un baume et dans quelques jours sa lumière prendra le pas sur l’ombre.

Où est-il passé

Ce jour que je n’ai même pas

Regardé vivre

A peine commencé, déjà passé, mais à quoi ? Un peu de ceci un peu de cela, beaucoup de pensées, trop. Repenser aux jours qui ont précédé, rencontres et découvertes, des chansons qui soudain reviennent et taraudent, écouter leur message, ou pas, un peu travailler dans le jardin, un peu cuisiner, un peu de ceci, un peu de cela. Et puis s’en aller rencontrer une amie en phase de déménagement qui me propose de choisir parmi les livres qu’elle n’emporte pas, ceux qui me plaisent, boire avec elle du mousseux rosé et refaire le monde.

La rose Katherine Morley

Impressions de Lincoln

Nous débarquons à Lincoln jeudi dernier par le train de East Midlands Railway après un changement à Nottingham où des souvenirs d’il y a près de quarante ans affleurent. La gare n’a de sortie que d’un seul côté des voies et il nous faut traverser le passage à niveau. Plaisir d’enfant que de se placer au milieu des voies pour prendre des photos.

Découvrir notre chambre à la décoration victorienne, des bibelots partout, chinés au fil des années par les charmants propriétaires, des miroirs, des statuettes, des vases, un lustre et des lampes de chevets à franges, nous nous imaginons dans le monde de Jane Austen.

Partir avec ma fille est toujours un délice et une douce aventure. Découvrir un lieu, une ville et s’en imprégner, flâner dans les rues du quartier historique, y passer et repasser, dans les librairies, les boutiques, les charity shops. En Angleterre ils y en a pléthore, certains aménagés et décorés avec goût. Steep Hill est une rue très pittoresque et, comme son nom l’indique, escarpée, et elle vient tout juste d’être élue plus belle rue d’Angleterre. Le soir c’est un procecco en apéro, une pie végé, ou pas, avec de la gravy, ou encore le Sunday roast beef nappé de gravy et légumes du jour.

Nous prenons le train pour nous rendre à Gibraltar Point Natural Reserve où nuages et soleil se partagent le ciel. Nous marchons sur les chemins balisés du marais, nous observons les cygnes, caressons l’aubépine, les roseaux qui ondulent sous le vent.

Côte du Norfolk

Aquarelle et pinceaux

Laisser faire le vent

Et terminer par le vernissage de Carolyn J Roberts, une artiste locale découverte sur YouTube il y a quelques années qui peint la côte du Norfolk, les marais, les rivières et au-delà, les Cornouailles, l’Ecosse, ces paysages qui m’enchantent.

Le feu et la rose par Maud Simonnot

Jusqu’à il y a peu quand je terminais son livre Le feu et la rose je ne connaissais  pas Maud Simonnot, même si son nom me semblait familier. Entre-temps j’apprends qu’elle est devenue directrice éditoriale chez Actes Sud, qu’elle est autrice de plusieurs livres tous profondément empreints de nature. Ce qui m’a attirée en lisant la quatrième de couverture, ce n’est pas du tout qu’elle évoque une hypothétique rencontre entre son arrière-grand-mère et Jean Genet dont le nom m’était bien sûr connu mais dont j’avoue n’avoir jamais rien lu, non et ce n’était pas cet auteur non plus, c’était le Morvan. Je ne sais pas pourquoi cette région m’attire, ce nom d’abord, comme enveloppé d’un halo de mystère, serait dérivé de la langue celtique et signifierait « montagne noire » . Cette nature profonde, ces forêts sombres, ces lacs brumeux, l’écho celtique qui les traverse, les rivières et la pluie. Ce pays des sirènes et de la vouivre. Pourtant, quand je vais en Bourgogne, je m’arrête au pied du Morvan et regarde ses vastes paysages depuis Vézelay.

Jean Genet a eu la vie et le destin qu’on lui connaît et on dit qu’il est revenu souvent dans le Morvan à la fin de sa vie. Quant à Lily, elle est restée toute sa vie une paysanne enracinée dans cette terre qui l’a accueillie, au plus proche de la nature.

Le […] sentiment de la nature […], s’est transmis de mère en fille dans ce pays où toutes les femmes étaient botanistes, médecins, sorcières… […] Leur enracinement dans ce pays s’est fait autant par les années accumulées que par l’odeur inoubliable des sapins, du foin coupé et de l’herbe mouillée, par le chant mélancolique des bouvreuils ou les couleurs de l’automne sur les collines cerclées d’ors et de rouges flamboyants.

Maud Simonnot en fait partie.

Le Trou aux Crabes

Bruit… bruits de la ville, ronde des camions-poubelles qui commence le lundi et se poursuit d’autres jours en fonction du tri sélectif des déchets. Au loin, étouffés par les arbres et les jardins qui font tampon, bruits de circulation, sirènes de police, pompiers, ambulances, trams toutes les quatre ou cinq minutes. Mais parlons justement des jardins, bruit des jardins au printemps et en été, concerts des tondeuses, tronçonneuses et autres souffleurs de feuilles, taille-haies et coupe-bordures. Il est évident qu’on ne l’entend pas quand on taille sa propre haie ou qu’on tond pour ainsi dire à l’arrache ce qui dans le sien tient lieu d’herbe : origan, séneçon de Jacob, trèfle et jolie pâquerettes, chardons (la fleur de chardon est très belle, je ne la tonds pas). Mais quand c’est le jardinier de la voisine qui tond sa belle pelouse style Wimbledon (il se fait, ne riez pas, qu’elle est anglaise et un jour je lui ai demandé comment elle faisait pour avoir un tel gazon, si le fait d’être Anglaise ajoutait à son gazon une magie que je ne possède pas… mais non, elle ne fait rien de spécial m’a-t-elle répondu. J’en ai donc conclu que décidément, oui, l’herbe est plus verte ailleurs) et passe la tondeuse en tous sens et souffle Dieu sait quelles feuilles, c’est une autre affaire. On se cloître fenêtre fermée, casque anti-bruit de piètre qualité vissé sur la tête pour vaquer à ses occupations.

Sortir, oui, après, sortir, marcher, retrouver le calme, se balader dans le parc tout proche. Le découvrir avec stupeur presque désert. Il est vrai que c’est le congé dit de Printemps, les gens sont en vacances, pas d’enfants des écoles, tout au plus quelques promeneurs avec leur chien, des amoureux sur un banc (c’est cliché mais oui, il y en a), le découvrir aussi, par conséquent, silencieux, flâner le long des sentiers, goûter ce silence presque palpable, à nouveau s’en mettre plein la vue, cette fois de ces larges espaces à l’anglaise (et l’herbe y est verte aussi comme le montrent les photos). Prendre le temps de regarder les fleurs, les marronniers en fleurs, les fougères. Traverser le premier petit pont et se retrouver dans la partie plus sauvage du parc. Et pour une fois, prendre le temps d’aller plus loin.

Passer sous un deuxième pont et emprunter un des derniers chemins creux de Bruxelles dit du Trou aux Crabes (Crabbegat de son nom officiel en néerlandais), nom qui ferait référence à des fossiles océaniques retrouvés autrefois. Il y fait sombre,  ne quasi pas apercevoir le ciel gris laiteux.

Tout près de chez moi
Sur les pavés du passé
Voir couler le temps

Émerger de l’autre côté dans l’avenue de Fré, toujours animée, bus, voitures, piéton et se sentir appelée à repasser devant le 33, avenue de l’Échevinage, devant la maison qu’ont jadis habitée Marie Closset et Blanche Rousseau (voir Marie Closset alias Jean Dominique, une poétesse oubliée), actuellement en travaux, capter en une seconde une porte intérieure, l’ébauche d’un salon, se demander si les nouveaux propriétaires savent qui a occupé ces lieux il y a bien longtemps. Se demander si elles ont foulé les pavés du Trou aux crabes.

S’en mettre plein la vue

Revoir la ville
Cette compagne de toujours
Ciel et lumière

26 avril 2026

Arpenter la ville, la regarder, la vivre, parfois dans ce qu’elle a de moins beau, mais aussi et surtout dans ce qui me ravit l’œil. Toujours ce bleu, ce bleu partout qui se démultiplie dans l’immensité des immeubles vitrés. Un souffle, une étendue, un nuage, un regard au loin. Les nuages s’invitent dans la ville, les suivre en flânant le long du canal. A nous de les voir et leur faire de la place, ils sont la ville aussi.

Des portes qui invitent au mystère, qui peut-être ouvrent sur des jardins secrets. Franchir le seuil, envie d’aller voir de l’autre côté ce qui s’y passe et savoir qu’on ne le fera pas. Imaginer d’autres mondes, des mondes d’avant. Contourner la place, revenir sur mes pas, emprunter cette petite rue que je connais pas.

Et la nature au fil des rues, omniprésente et résiliente, la ville aussi est son territoire, les seuils des maisons, les trottoirs, entre les dalles descellées. Parfois elle s’agrémente de ce que lui apportent les humains et vit en bonne intelligence avec des fleurs d’ordinaire réservées aux parcs et aux jardins.

Et puis la nature à nos fenêtres, au pied des maisons, celle qui égaye les rues quand revient la belle saison, un festival de couleurs, de formes, de textures, cascades et foisonnement, arpenter les rues juste pour s’en mettre plein la vue.

Arpenter les rues
S’en mettre plein la vue
Fleurs en cascades

28 avril 2026

L’odeur des vieux livres

J’aime l’odeur des vieux livres, j’en ai déjà parlé. Non seulement celle de livres qui me passent entre les doigts à l’atelier de reliure, celle qui règne dans l’atelier même, mais aussi celle des librairies de seconde main. Leur odeur évoque des époques et des mondes éloignés, comme une impression de rejoindre ces hommes, ces femmes, ces lieux, de s’en approcher d’autant plus. Quoi de mieux que Bourlinguer avec Blaise Cendrars dans une vieille édition du Livre de Poche ou de suivre les aventures de Jack London au Klondike dans ce vieux 10/18 que je restaure aujourd’hui ?

Je me souviens de l’odeur de ce livre, Je veux vivre ! dont j’ai parlé ici. Près de la fenêtre où je le lisais, son odeur déjà m’avait fait voyager alors même que je me trouvais dans un lieu qui pour moi évoquait le passé. Pourtant je ne pense pas que ce soit le premier livre qui m’ait fait aimer cette odeur si particulière. Il y a aussi certains livres de mon enfance, des albums imagés que j’avais récupéré de mon frère de dix ans mon aîné mais que pour la plupart je ne retrouve plus. Ceux aussi de la bibliothèque située en bas de mon immeuble où ma mère m’a inscrite quand j’avais six ans comme ce premier livre emprunté. J’en revois la couverture à fond marron même si l’image est floue. Le personnage principal était une vache. Son titre disait le nom de la vache (dont malheureusement je ne me souviens plus) « … et la chasse à courre » . J’aimerais le retrouver mais j’ai eu beau chercher sur internet, rien n’est sorti.

Je n’aime pas les librairies de seconde main uniquement pour leur odeur, je les aime tout court. J’aime flâner, fureter dans les recoins. J’aime chiner au long d’interminables rayons que les livres soient classés ou pas. Aussi les vide-greniers ou les marchés du livre d’occasion comme celui de Redu évoqué ici . Un jour, dans un village de l’Aube où je logeais, j’ai pu accéder aux livres de l’ancienne bibliothèque municipale qui étaient mis en vente au prix symbolique de 1€ pièce. Partout où je vais, si une librairie de seconde main se trouve sur ma route, j’en pousse la porte. Ce plaisir de la trouvaille peut-être unique, ou du moins difficilement repérable ailleurs, même sur internet, celle pour laquelle on ne tergiverse pas, même si on a de moins en moins de place.

Et puis il y a ces librairies où je décide de me rendre parce que je les connais, comme hier, celle qui est située à cinq minutes à pied de chez moi. La tête encombrée des soucis de santé d’un proche, l’envie m’a prise d’aller m’y attarder pour me changer les idées. Et j’y ai déniché ce petit livre sur George Sand. Même s’il n’est pas bien vieux puisqu’il est sorti en 1973, il semble déjà d’un autre âge. J’aime bien ce genre de petites collections, celle-ci s’intitulait « Collection Les Géants » où George Sand côtoie Balzac, Stendhal, Byron, Rabelais. S’ils avaient eu l’exemplaire consacré à Balzac ou Proust je les aurais achetés. Mais Byron, Rabelais, je sens que je vais y retourner très prochainement.

Marie Closset alias Jean Dominique, une poétesse oubliée

Source : Jean Dominique, Le Don silencieux, Espace Nord, 2025 (postface de Vanessa Gemis)

Chaque mardi après-midi, je prends le bus pour me rendre à l’atelier de reliure. A cette heure de la journée, le trafic est plutôt calme. Un bus, ça ne roule pas très vite, j’aime cette lenteur retrouvée, moi qui ne prenais que tram et métro. Le temps s’étire. Le bus passe à l’intersection de l’avenue de Fré et de l’avenue de l’Echevinage où a habité Marie Closset alias Jean Dominique, poétesse symboliste, aujourd’hui femme de lettres oubliée. Formée à l’enseignement aux Cours d’éducation pour jeunes filles de la féministe Isabelle Gatti de Gamond,  c’est au 33 de l’avenue de l’Echevinage qu’avec ses deux amies des Cours, Blanche Rousseau et Marie Gaspar, elle pose les cartons de  l’Institut belge de Culture française qu’elles avaient créé en 1912. Cet institut destiné à des enfants de huit à douze ans et à des enseignantes qui souhaitent accroître leur connaissance de la littérature française.

Théo Van Rysselberghe, La Promenade, 1901, huile sur toile, détail (Jean Dominique (à l’avant-plan et Blanche Rousseau)

Il y a quelques semaines, je n’avais encore jamais entendu parler de Jean Dominique. Jusqu’à ce jour de février où je suis allée écouter une conférence donnée à son sujet par Vanessa Gemis, professeure de lettres de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et je découvre cette femme dont la poésie a été publiée au Mercure de France grâce à Emile Verhaeren. Par l’entremise de son amie Blanche Rousseau, nièce de Ernest et Mariette Rousseau-Hannon (Maison Hannon, maison Art Nouveau à Bruxelles), qui tiennent salon, elle se lie d’amitié avec le peintre gantois Theo Van Rysselberghe et collabore avec Elisée Reclus. Elle fréquente aussi les Salons de la Libre Esthétique et le milieu de l’avant-garde artistique bruxelloise. Je me demande si elle y a croisé Fernand Khnopff.

Maison Hannon

Déjà, elle concrétise le besoin d’une chambre à soi pour y puiser l’inspiration, et le silence indispensable à sa création poétique. Dans cette chambre qui s’appellera « la chambre bleue », elle y tient également salon. On y discute entre autres du renouvellement de l’art dans tous ses modes d’expression. C’est l’époque de l’art total de Wagner. Pour Jean Dominique, la poésie est un art total, à la fois art de vivre qui se traduit par l’esthétique foisonnante de la chambre bleue, la manière de vivre en écriture, et la musicalité de la langue et des mots.

Outre la nature, la mélancolie, l’amour, le silence est un autre thème majeur de son œuvre tant il est pour elle nécessaire à la création et comme rempart à la pensée. On pourrait presque dire que sa poésie, comme sa prose s’expriment en creux pour taire ce qui ne peut être révélé ouvertement : la relation entre elle et Blanche qui va bien au-delà d’une simple amitié. Caractéristique de ce silence est sans doute le choix d’un pseudonyme plutôt masculin voire neutre. Dans la prose, les multiples changements de prénoms et le croisement des identités contribuent au brouillage des pistes.

Jean Dominique, Le Don silencieux, Espace Nord, 2025 (postface de Vanessa Gemis) – extrait du cahier iconographique. Blanche Rousseau à gauche, Jean Dominique à droite.

Se demander si elles ont souffert de cette situation ou si le secret dont elles ont entouré leur intimité leur a paru chose tout à fait normale à une époque où on n’aurait même pas imaginé ce que « sortir du placard » aurait pu signifier. Se dire que malgré tout elles ont pu être heureuses. Au-delà de la mélancolie.

Bientôt je descends du bus et j’arrive à l’atelier de reliure.

Extraits

Elles s’en vont, inexprimées,

A travers l’âme, toutes pures,

Et mon silence les rassure.

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Et mon cœur exalté et grave se repose

A porter tout le tien nombreux comme une rose

Et notre amour entier qui, taciturnement,

Dort comme une guirlande entre tes mains d’enfant

——-

Je mettrai mes deux mains sur ma bouche, pour taire

Ce que je voudrais tant vous dire, âme bien chère !

——-

La pierre du seuil est brûlante

Et le soleil, comme un drap d’or,

Chatoie parmi l’herbe mouvante

Où le paon merveilleux s’endort

Une semaine de haïku

A l’initiative de Juliette Derimay, inspirée par Un an de haïku de Françoise Renaud, chaque jour écrire un haïku. Une semaine, un mois, un an ? Merci Françoise et Juliette.

Je sens que cela devient un petit rendez-vous, un rituel, prendre le temps hors du temps, respirer, douce observation, rêverie, le temps s’étire, il respire, je respire…

2 avril

Journée maussade

Pluie de plus en plus intense

Je me calfeutre

3 avril

Lecture saisonnière

Lever du jour je savoure

Bruits de ville au loin

4 avril

A Saint-Symphorien

                  Aquarelle au fil de l’eau

Je me régale

5 avril

Pâques ce dimanche

                  Vent et pluie au rendez-vous

Les fleurs me sourient

6 avril

Une maison hantée

Virginia Woolf tôt matin

Promesse d’un ciel clair

7 avril

Pigeons sur le toit

Des yeux suivre leur danse

Te dire merci

Aquarelle de Rosaria Marzotto

Un an de haïku par Françoise Renaud

J’aime lire en accord avec les saisons et comme Carnet de murmures, le nouveau livre de Françoise Renaud, Un an de haïku, m’en offre la possibilité, de manière plus précise encore puisqu’ils sont présentés mois par mois. C’est un défi audacieux que Françoise et cinq autres personnes qu’elle ne connaît pas ont relevé à la demande d’un ami commun en grand besoin de soutien : lui envoyer chacun, chacune un haïku par jour pendant 365 jours.  

Je ne connais du haïku que le nom. Je n’en ai jamais vraiment lu, encore moins écrit. J’apprends la règle syllabique 5-7-5, l’inspiration qui sous-tend chacune de ses lignes.  Un matin chahuté de printemps, thé chaud à la main, j’ouvre le recueil, je lis Janvier en Mars, et puis Février. Il pleut, il vente, il grêle. Et voilà que je me surprends à écrire quelques modestes haïku.

Soleil et givre

                  Lumière vive et giboulées

Mars, tu nous as comblés

                  *

Lecture du matin

           Les livres se répondent

Et je suis l’oiseau dans le ciel

                  *

Thé chaud aux lèvres

           Je goûte les haïku

Tout droit venus des Fougères

                  *

Haïku du matin

           Pour toi chère Françoise Renaud

J’entends le Chant du monde

L’écriture de Françoise, qu’elle soit en vers ou en prose, m’emmène dans des contrées et des lieux rêvés. Au détour d’un bosquet,  j’entends le murmure de l’eau, je vois les buses et les mésanges, je caresse les fougères. Un enchantement. Merci Françoise.

Codicille : la première ligne des trois premiers haïku est une ligne reprise de trois haïku de Françoise