Le feu et la rose par Maud Simonnot

Jusqu’à il y a peu quand je terminais son livre Le feu et la rose je ne connaissais  pas Maud Simonnot, même si son nom me semblait familier. Entre-temps j’apprends qu’elle est devenue directrice éditoriale chez Actes Sud, qu’elle est autrice de plusieurs livres tous profondément empreints de nature. Ce qui m’a attirée en lisant la quatrième de couverture, ce n’est pas du tout qu’elle évoque une hypothétique rencontre entre son arrière-grand-mère et Jean Genet dont le nom m’était bien sûr connu mais dont j’avoue n’avoir jamais rien lu, non et ce n’était pas cet auteur non plus, c’était le Morvan. Je ne sais pas pourquoi cette région m’attire, ce nom d’abord, comme enveloppé d’un halo de mystère, serait dérivé de la langue celtique et signifierait « montagne noire » . Cette nature profonde, ces forêts sombres, ces lacs brumeux, l’écho celtique qui les traverse, les rivières et la pluie. Ce pays des sirènes et de la vouivre. Pourtant, quand je vais en Bourgogne, je m’arrête au pied du Morvan et regarde ses vastes paysages depuis Vézelay.

Jean Genet a eu la vie et le destin qu’on lui connaît et on dit qu’il est revenu souvent dans le Morvan à la fin de sa vie. Quant à Lily, elle est restée toute sa vie une paysanne enracinée dans cette terre qui l’a accueillie, au plus proche de la nature.

Le […] sentiment de la nature […], s’est transmis de mère en fille dans ce pays où toutes les femmes étaient botanistes, médecins, sorcières… […] Leur enracinement dans ce pays s’est fait autant par les années accumulées que par l’odeur inoubliable des sapins, du foin coupé et de l’herbe mouillée, par le chant mélancolique des bouvreuils ou les couleurs de l’automne sur les collines cerclées d’ors et de rouges flamboyants.

Maud Simonnot en fait partie.

Le Trou aux Crabes

Bruit… bruits de la ville, ronde des camions-poubelles qui commence le lundi et se poursuit d’autres jours en fonction du tri sélectif des déchets. Au loin, étouffés par les arbres et les jardins qui font tampon, bruits de circulation, sirènes de police, pompiers, ambulances, trams toutes les quatre ou cinq minutes. Mais parlons justement des jardins, bruit des jardins au printemps et en été, concerts des tondeuses, tronçonneuses et autres souffleurs de feuilles, taille-haies et coupe-bordures. Il est évident qu’on ne l’entend pas quand on taille sa propre haie ou qu’on tond pour ainsi dire à l’arrache ce qui dans le sien tient lieu d’herbe : origan, séneçon de Jacob, trèfle et jolie pâquerettes, chardons (la fleur de chardon est très belle, je ne la tonds pas). Mais quand c’est le jardinier de la voisine qui tond sa belle pelouse style Wimbledon (il se fait, ne riez pas, qu’elle est anglaise et un jour je lui ai demandé comment elle faisait pour avoir un tel gazon, si le fait d’être Anglaise ajoutait à son gazon une magie que je ne possède pas… mais non, elle ne fait rien de spécial m’a-t-elle répondu. J’en ai donc conclu que décidément, oui, l’herbe est plus verte ailleurs) et passe la tondeuse en tous sens et souffle Dieu sait quelles feuilles, c’est une autre affaire. On se cloître fenêtre fermée, casque anti-bruit de piètre qualité vissé sur la tête pour vaquer à ses occupations.

Sortir, oui, après, sortir, marcher, retrouver le calme, se balader dans le parc tout proche. Le découvrir avec stupeur presque désert. Il est vrai que c’est le congé dit de Printemps, les gens sont en vacances, pas d’enfants des écoles, tout au plus quelques promeneurs avec leur chien, des amoureux sur un banc (c’est cliché mais oui, il y en a), le découvrir aussi, par conséquent, silencieux, flâner le long des sentiers, goûter ce silence presque palpable, à nouveau s’en mettre plein la vue, cette fois de ces larges espaces à l’anglaise (et l’herbe y est verte aussi comme le montrent les photos). Prendre le temps de regarder les fleurs, les marronniers en fleurs, les fougères. Traverser le premier petit pont et se retrouver dans la partie plus sauvage du parc. Et pour une fois, prendre le temps d’aller plus loin.

Passer sous un deuxième pont et emprunter un des derniers chemins creux de Bruxelles dit du Trou aux Crabes (Crabbegat de son nom officiel en néerlandais), nom qui ferait référence à des fossiles océaniques retrouvés autrefois. Il y fait sombre,  ne quasi pas apercevoir le ciel gris laiteux.

Tout près de chez moi
Sur les pavés du passé
Voir couler le temps

Émerger de l’autre côté dans l’avenue de Fré, toujours animée, bus, voitures, piéton et se sentir appelée à repasser devant le 33, avenue de l’Échevinage, devant la maison qu’ont jadis habitée Marie Closset et Blanche Rousseau (voir Marie Closset alias Jean Dominique, une poétesse oubliée), actuellement en travaux, capter en une seconde une porte intérieure, l’ébauche d’un salon, se demander si les nouveaux propriétaires savent qui a occupé ces lieux il y a bien longtemps. Se demander si elles ont foulé les pavés du Trou aux crabes.

S’en mettre plein la vue

Revoir la ville
Cette compagne de toujours
Ciel et lumière

26 avril 2026

Arpenter la ville, la regarder, la vivre, parfois dans ce qu’elle a de moins beau, mais aussi et surtout dans ce qui me ravit l’œil. Toujours ce bleu, ce bleu partout qui se démultiplie dans l’immensité des immeubles vitrés. Un souffle, une étendue, un nuage, un regard au loin. Les nuages s’invitent dans la ville, les suivre en flânant le long du canal. A nous de les voir et leur faire de la place, ils sont la ville aussi.

Des portes qui invitent au mystère, qui peut-être ouvrent sur des jardins secrets. Franchir le seuil, envie d’aller voir de l’autre côté ce qui s’y passe et savoir qu’on ne le fera pas. Imaginer d’autres mondes, des mondes d’avant. Contourner la place, revenir sur mes pas, emprunter cette petite rue que je connais pas.

Et la nature au fil des rues, omniprésente et résiliente, la ville aussi est son territoire, les seuils des maisons, les trottoirs, entre les dalles descellées. Parfois elle s’agrémente de ce que lui apportent les humains et vit en bonne intelligence avec des fleurs d’ordinaire réservées aux parcs et aux jardins.

Et puis la nature à nos fenêtres, au pied des maisons, celle qui égaye les rues quand revient la belle saison, un festival de couleurs, de formes, de textures, cascades et foisonnement, arpenter les rues juste pour s’en mettre plein la vue.

Arpenter les rues
S’en mettre plein la vue
Fleurs en cascades

28 avril 2026

L’odeur des vieux livres

J’aime l’odeur des vieux livres, j’en ai déjà parlé. Non seulement celle de livres qui me passent entre les doigts à l’atelier de reliure, celle qui règne dans l’atelier même, mais aussi celle des librairies de seconde main. Leur odeur évoque des époques et des mondes éloignés, comme une impression de rejoindre ces hommes, ces femmes, ces lieux, de s’en approcher d’autant plus. Quoi de mieux que Bourlinguer avec Blaise Cendrars dans une vieille édition du Livre de Poche ou de suivre les aventures de Jack London au Klondike dans ce vieux 10/18 que je restaure aujourd’hui ?

Je me souviens de l’odeur de ce livre, Je veux vivre ! dont j’ai parlé ici. Près de la fenêtre où je le lisais, son odeur déjà m’avait fait voyager alors même que je me trouvais dans un lieu qui pour moi évoquait le passé. Pourtant je ne pense pas que ce soit le premier livre qui m’ait fait aimer cette odeur si particulière. Il y a aussi certains livres de mon enfance, des albums imagés que j’avais récupéré de mon frère de dix ans mon aîné mais que pour la plupart je ne retrouve plus. Ceux aussi de la bibliothèque située en bas de mon immeuble où ma mère m’a inscrite quand j’avais six ans comme ce premier livre emprunté. J’en revois la couverture à fond marron même si l’image est floue. Le personnage principal était une vache. Son titre disait le nom de la vache (dont malheureusement je ne me souviens plus) « … et la chasse à courre » . J’aimerais le retrouver mais j’ai eu beau chercher sur internet, rien n’est sorti.

Je n’aime pas les librairies de seconde main uniquement pour leur odeur, je les aime tout court. J’aime flâner, fureter dans les recoins. J’aime chiner au long d’interminables rayons que les livres soient classés ou pas. Aussi les vide-greniers ou les marchés du livre d’occasion comme celui de Redu évoqué ici . Un jour, dans un village de l’Aube où je logeais, j’ai pu accéder aux livres de l’ancienne bibliothèque municipale qui étaient mis en vente au prix symbolique de 1€ pièce. Partout où je vais, si une librairie de seconde main se trouve sur ma route, j’en pousse la porte. Ce plaisir de la trouvaille peut-être unique, ou du moins difficilement repérable ailleurs, même sur internet, celle pour laquelle on ne tergiverse pas, même si on a de moins en moins de place.

Et puis il y a ces librairies où je décide de me rendre parce que je les connais, comme hier, celle qui est située à cinq minutes à pied de chez moi. La tête encombrée des soucis de santé d’un proche, l’envie m’a prise d’aller m’y attarder pour me changer les idées. Et j’y ai déniché ce petit livre sur George Sand. Même s’il n’est pas bien vieux puisqu’il est sorti en 1973, il semble déjà d’un autre âge. J’aime bien ce genre de petites collections, celle-ci s’intitulait « Collection Les Géants » où George Sand côtoie Balzac, Stendhal, Byron, Rabelais. S’ils avaient eu l’exemplaire consacré à Balzac ou Proust je les aurais achetés. Mais Byron, Rabelais, je sens que je vais y retourner très prochainement.

Marie Closset alias Jean Dominique, une poétesse oubliée

Source : Jean Dominique, Le Don silencieux, Espace Nord, 2025 (postface de Vanessa Gemis)

Chaque mardi après-midi, je prends le bus pour me rendre à l’atelier de reliure. A cette heure de la journée, le trafic est plutôt calme. Un bus, ça ne roule pas très vite, j’aime cette lenteur retrouvée, moi qui ne prenais que tram et métro. Le temps s’étire. Le bus passe à l’intersection de l’avenue de Fré et de l’avenue de l’Echevinage où a habité Marie Closset alias Jean Dominique, poétesse symboliste, aujourd’hui femme de lettres oubliée. Formée à l’enseignement aux Cours d’éducation pour jeunes filles de la féministe Isabelle Gatti de Gamond,  c’est au 33 de l’avenue de l’Echevinage qu’avec ses deux amies des Cours, Blanche Rousseau et Marie Gaspar, elle pose les cartons de  l’Institut belge de Culture française qu’elles avaient créé en 1912. Cet institut destiné à des enfants de huit à douze ans et à des enseignantes qui souhaitent accroître leur connaissance de la littérature française.

Théo Van Rysselberghe, La Promenade, 1901, huile sur toile, détail (Jean Dominique (à l’avant-plan et Blanche Rousseau)

Il y a quelques semaines, je n’avais encore jamais entendu parler de Jean Dominique. Jusqu’à ce jour de février où je suis allée écouter une conférence donnée à son sujet par Vanessa Gemis, professeure de lettres de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et je découvre cette femme dont la poésie a été publiée au Mercure de France grâce à Emile Verhaeren. Par l’entremise de son amie Blanche Rousseau, nièce de Ernest et Mariette Rousseau-Hannon (Maison Hannon, maison Art Nouveau à Bruxelles), qui tiennent salon, elle se lie d’amitié avec le peintre gantois Theo Van Rysselberghe et collabore avec Elisée Reclus. Elle fréquente aussi les Salons de la Libre Esthétique et le milieu de l’avant-garde artistique bruxelloise. Je me demande si elle y a croisé Fernand Khnopff.

Maison Hannon

Déjà, elle concrétise le besoin d’une chambre à soi pour y puiser l’inspiration, et le silence indispensable à sa création poétique. Dans cette chambre qui s’appellera « la chambre bleue », elle y tient également salon. On y discute entre autres du renouvellement de l’art dans tous ses modes d’expression. C’est l’époque de l’art total de Wagner. Pour Jean Dominique, la poésie est un art total, à la fois art de vivre qui se traduit par l’esthétique foisonnante de la chambre bleue, la manière de vivre en écriture, et la musicalité de la langue et des mots.

Outre la nature, la mélancolie, l’amour, le silence est un autre thème majeur de son œuvre tant il est pour elle nécessaire à la création et comme rempart à la pensée. On pourrait presque dire que sa poésie, comme sa prose s’expriment en creux pour taire ce qui ne peut être révélé ouvertement : la relation entre elle et Blanche qui va bien au-delà d’une simple amitié. Caractéristique de ce silence est sans doute le choix d’un pseudonyme plutôt masculin voire neutre. Dans la prose, les multiples changements de prénoms et le croisement des identités contribuent au brouillage des pistes.

Jean Dominique, Le Don silencieux, Espace Nord, 2025 (postface de Vanessa Gemis) – extrait du cahier iconographique. Blanche Rousseau à gauche, Jean Dominique à droite.

Se demander si elles ont souffert de cette situation ou si le secret dont elles ont entouré leur intimité leur a paru chose tout à fait normale à une époque où on n’aurait même pas imaginé ce que « sortir du placard » aurait pu signifier. Se dire que malgré tout elles ont pu être heureuses. Au-delà de la mélancolie.

Bientôt je descends du bus et j’arrive à l’atelier de reliure.

Extraits

Elles s’en vont, inexprimées,

A travers l’âme, toutes pures,

Et mon silence les rassure.

——-

Et mon cœur exalté et grave se repose

A porter tout le tien nombreux comme une rose

Et notre amour entier qui, taciturnement,

Dort comme une guirlande entre tes mains d’enfant

——-

Je mettrai mes deux mains sur ma bouche, pour taire

Ce que je voudrais tant vous dire, âme bien chère !

——-

La pierre du seuil est brûlante

Et le soleil, comme un drap d’or,

Chatoie parmi l’herbe mouvante

Où le paon merveilleux s’endort

Une semaine de haïku

A l’initiative de Juliette Derimay, inspirée par Un an de haïku de Françoise Renaud, chaque jour écrire un haïku. Une semaine, un mois, un an ? Merci Françoise et Juliette.

Je sens que cela devient un petit rendez-vous, un rituel, prendre le temps hors du temps, respirer, douce observation, rêverie, le temps s’étire, il respire, je respire…

2 avril

Journée maussade

Pluie de plus en plus intense

Je me calfeutre

3 avril

Lecture saisonnière

Lever du jour je savoure

Bruits de ville au loin

4 avril

A Saint-Symphorien

                  Aquarelle au fil de l’eau

Je me régale

5 avril

Pâques ce dimanche

                  Vent et pluie au rendez-vous

Les fleurs me sourient

6 avril

Une maison hantée

Virginia Woolf tôt matin

Promesse d’un ciel clair

7 avril

Pigeons sur le toit

Des yeux suivre leur danse

Te dire merci

Aquarelle de Rosaria Marzotto

Un an de haïku par Françoise Renaud

J’aime lire en accord avec les saisons et comme Carnet de murmures, le nouveau livre de Françoise Renaud, Un an de haïku, m’en offre la possibilité, de manière plus précise encore puisqu’ils sont présentés mois par mois. C’est un défi audacieux que Françoise et cinq autres personnes qu’elle ne connaît pas ont relevé à la demande d’un ami commun en grand besoin de soutien : lui envoyer chacun, chacune un haïku par jour pendant 365 jours.  

Je ne connais du haïku que le nom. Je n’en ai jamais vraiment lu, encore moins écrit. J’apprends la règle syllabique 5-7-5, l’inspiration qui sous-tend chacune de ses lignes.  Un matin chahuté de printemps, thé chaud à la main, j’ouvre le recueil, je lis Janvier en Mars, et puis Février. Il pleut, il vente, il grêle. Et voilà que je me surprends à écrire quelques modestes haïku.

Soleil et givre

                  Lumière vive et giboulées

Mars, tu nous as comblés

                  *

Lecture du matin

           Les livres se répondent

Et je suis l’oiseau dans le ciel

                  *

Thé chaud aux lèvres

           Je goûte les haïku

Tout droit venus des Fougères

                  *

Haïku du matin

           Pour toi chère Françoise Renaud

J’entends le Chant du monde

L’écriture de Françoise, qu’elle soit en vers ou en prose, m’emmène dans des contrées et des lieux rêvés. Au détour d’un bosquet,  j’entends le murmure de l’eau, je vois les buses et les mésanges, je caresse les fougères. Un enchantement. Merci Françoise.

Codicille : la première ligne des trois premiers haïku est une ligne reprise de trois haïku de Françoise

Sagesse et chaos

La corneille observe, perchée sur la rambarde de la terrasse, elle observe l’agitation qui se déroule sous ses pattes, sur la chaussée en contrebas, le bruit incessant de la circulation, rien n’échappe à sa vigilance ni à sa vision panoramique, elle a le sens du détail, peut-être m’a-t-elle vue la regarder, la prendre en photo sur la dentelle de fer forgé qui lui sert de perchoir, elle ignore que je recherche les reflets dans les vitres, que je capte l’abstraction qui s’y dessine, au-delà des voiles qui les habillent, des ombres qui les magnifient. C’était un jour de printemps, ciel bleu parfait, profil ouvragé des façades blanc cassé, des sous-toitures, fine brise qui anime cet arbuste remplis de baies orange.

Comme ce hibou factice posé là par on ne sait qui, on ne sait quand, lui aussi observe son quartier. Ce n’est pas la première fois que je le vois, mais je l’avais oublié. Un jour je lève la tête, comme souvent, et je l’aperçois, impression qui nous toise, qu’il toise ce monde ou aurait-il été placé la pour tenter de nous distiller un peu de sagesse dans ce chaos ? Je me plais à penser que s’il est là, c’est juste pour moi, que son message m’est destiné.

Hier c’était vraiment le chaos, j’étais en centre-ville avec ma fille. Nous nous apprêtons à repartir, moi en tram, elle en train vers Nivelles quand il est annoncé que les lignes de trams, métros et trains qui passent par la gare du Midi sont interrompues sur ordre de police. La gare est évacuée en raison d’une alerte à la bombe. Deux (ou trois ?) colis suspects ont été repérés, l’un dans un train en gare et l’autre sur un quai. Les démineurs sont sur place. On ne sait pas combien de temps il faudra avant que le trafic reprenne. Heureusement nous apprendrons plus tard que les paquets étaient inoffensifs. Nous avons fait un bout à pied pour prendre un autre tram qui croise un arrêt où ma fille a pu prendre un bus pour rentrer chez elle. Quand on prend les transports en commun il faut être créatif.

Un métier d’art

Ça se passe dans une ancienne cuisine en sous-sol, une cuisine-cave comme on les appelait. C’est une grotte, un antre, les murs sont couverts d’étagères où sont rassemblés des objets qui peuvent paraître hétéroclites à la profane que je suis encore. Des presses de toutes dimensions, des boîtes en bois, des cartons, des pinces, des colles de différents types, du papier pour fabriquer les gardes, des compas, des scalpels, des plioirs en os. La maîtresse des lieux est une artiste en son domaine, la reliure. Elle transmet son savoir à trois personnes par cours. J’ai eu de la chance, il lui restait une place dans le cours du mardi après-midi.

C’est un lieu hors du temps, aucun écran à la ronde, à part quelques téléphones portables discrets, pas d’ordinateur en vue. Les bruits extérieurs, celui de la circulation sur cette artère très fréquentée, rien ne pénètre dans ce monde parallèle. On écoute religieusement les explications, on observe les gestes, on tente de les imiter. Je m’applique à cette première tâche qui est de démanteler deux des livres de poche à dos collés que j’ai apportés. Détacher la couverture puis séparer les pages par paquets de sept feuillets (le nombre est déterminé en fonction de l’épaisseur du papier) tout en ôtant l’ancienne colle au scalpel. Un travail de fourmi, répétitif à souhait.  Méticulosité, précision, il ne s’agit pas d’entailler le papier avec la pointe du scalpel. Calme, silence, concentration. Pas de place pour les pensées parasites. Un travail de méditation. Ensuite, il faudra reprendre tout, feuillet par feuillet pour éliminer les derniers résidus de colle.

Comment en es-tu venue à la reliure, me demande-t-elle. Il est vrai que ce n’est pas courant. Quand j’en parle autour de moi les gens, parfois, sont étonnés. Sur le moment je ne sais pas quoi lui répondre. Simplement, l’amour des livres. En prendre soin, redonner à certains d’entre eux une nouvelle vie. Sentir l’odeur des vieux livres, caresser les papiers, les cuirs, décorer ses propres papiers, fabriquer des carnets. Apprendre un métier d’art.

Lille et la danseuse

Arrivée à Lille 8h39. Je suis à Lille mais je ne vais nulle part. Enfin, pas tout à fait. Je suis ici pour acheter des choses qu’on ne trouve pas en Belgique. A part ça je ne vais nulle part. Pas d’itinéraire, pas de musée, pas de programme. Un café dans une brasserie près de la place Charles de Gaulle. Deux, même. Qu’à cela ne tienne ! Aucune contrainte horaire. Nostalgie diffuse des tubes des années quatre-vingts. Chansons d’il y a quarante ans. Je me demande à quoi je rêvais quand je les écoutais,. Plaisir d’une nostalgie dans l’instant.

Seule compagne de cette journée, La danseuse de Modiano, seul son visage n’est pas flou pour le narrateur. Les minutes s’égrènent le long du canal, les arbres commencent à bourgeonner. Ils s’illuminent d’une brume vert tendre, les jonquilles confirment que le printemps est bien là. Les pigeons furètent dans leur quête perpétuelle de nourriture. Le soleil fait briller les plumes irisées de leur encolure. Je suis du regard le turquoise fluorescent de leur cou loin dans l’allée. Les canards se réchauffent au soleil. La danseuse m’entraîne dans son mystère mais je suis à Lille et je ne vais nulle part. Je flâne dans les rues d’une boutique à l’autre. A l’intérieur de l’une d’elles, pleine à craquer d’objets les plus divers, des représentations encadrées hautes en couleurs de la Vierge, des coussins, tissus colorés indiens, de la vaisselle, des bougies, des statuettes de toutes sortes et près du seuil un vieux petit chien, un chihuahua peut-être, pelage noir et gris blanc, museau grisonnant, assis sur morceau de tissu, il tremble. J’ai envie de le prendre dans mes bras et le rassurer, peut-être cet incessant ballet de jambes qui passent devant lui l’effraie-t-il, il regarde droit devant lui, il a l’air perdu. Personne ne semble s’apercevoir qu’il existe. Mais il ne me connaît pas et prendrait peur.

Je me remets à suivre La danseuse. Elle est à Paris, les noms des rues, quais et boulevards en attestent. Elle aurait aussi bien pu se trouver à Lille, cela n’aurait rien changé au flou du narrateur. Fourbue après avoir visité les sept niveaux du Furet du Nord, je l’invite à s’installer avec moi à une terrasse sur la place, il fait beau, nous dégustons un verre de vin. Elle me raconte sa vie, ses cours avec le célèbre danseur, elle me parle du petit Pierre, son fils qu’elle est allée chercher à la gare d’Austerlitz et qui vit désormais avec elle. Elle me parle du narrateur qui la suit comme son ombre. Soudain, sa voix s’estompe, s’évanouit dans le brouhaha de la ville, les gens qui circulent en tous sens sur la place, les voix, le bruit, c’est une belle soirée de printemps qui s’annonce, un groupe se met à faire de la musique, guitare, batterie, deux jeunes filles à côté de moi commandent un bière, elle parlent fort, ont la vie à se raconter. Je me mets en route vers la gare.