Y revenir

Y revenir toujours et encore à cette notion de quartier. Comme nous le dit Georges Perec dans Espèces d’espaces, « on appelle son quartier le coin où l’on réside et pas le coin où l’on travaille : et les lieux de résidence et les lieux de travail ne coïncident presque jamais ». Et revenir toujours et encore à ce quartier-là en particulier, celui de la naissance, des études et du travail. En ce moment, travailler sur cette notion dans le chapitre dédié du manuscrit.

Découvrir récemment qu’une nouvelle membre d’un cercle littéraire dont je fais partie habite au square Marie-Louise et lui demander si je peux la rencontrer pour lui parler du lieu, de l’expérience d’y habiter, ce qu’elle accepte très aimablement. Arrive lundi, le jour J. Je pénètre bien à l’heure dans le hall d’entrée. Très fonctionnel, grand miroir entouré d’un cadre métallique doré et mat pour les visiteurs qui ont besoin de se refaire une apparence, ce qui n’est pas mon cas vu qu’il n’est que 11 heures et que je viens droit de chez moi. Tableau des sonnettes avec boutons dorés à l’ancienne. Grandes dalles de marbre (ou faux marbre) au sol, très années 60 ou 70. Elle me dira que l’immeuble a été achevé en 1966. Ouvre-porte ultramoderne néanmoins. Je suis au troisième, me dit-elle. A nouveau remonter le temps tout en gravissant les étages par le petit ascenseur mis aux normes européennes comme il se doit. Petite, l’œil malicieux, elle me fait entrer dans son salon. J’en saisis tout de suite le raffinement, grands murs clairs, meubles en chêne foncé, tapis orientaux, grandes baies vitrées qui donnent sur le square. Elle précise qu’elle a fait faire pas mal de travaux de rénovation. Sur son invitation je prends place dans un des canapés recouverts de toile claire. Tout de suite j’épingle sa lecture du moment posée sur la table de salon : Edith Wharton, Chronique de New York chez Quarto Gallimard, ce qui manque pas de me rappeler qu’Edith Wharton est sur ma PàL depuis un certain temps déjà.

Elle me propose de l’accompagner dans sa cuisine tandis qu’elle me prépare un café dans sa cafetière à l’italienne. Elle n’aurait que faire d’une machine à café. Elle s’excuse de ne pas m’accompagner vu qu’elle ne boit pas de café, elle n’aime que la mousse de lait qui recouvre le capuccino. Elle ajoute quelques chocolats. Les meilleurs au monde, précise-t-elle avec un sourire tout aussi malicieux.

Et elle me raconte. Elle a d’abord été locataire de son appartement dès son achèvement en 1966. Je me dis qu’elle a dû fréquenter la clinique où je suis née, située à deux pas de là sur le square, aujourd’hui transformée en immeuble à appartements, mais je réserve ma question pour plus tard. Je la laisse poursuivre son récit. En 1966, le Berlaymont n’était pas encore terminé. Difficile d’imaginer le quartier sans ce bâtiment phare. Elle n’y a travaillé que plus tard. A son arrivée à Bruxelles, elle avait de toute façon décidé qu’elle ne resterait que quelques mois, juste pour une expérience de travail et s’en retournerait bien vite en Italie. Mais la vie, comme souvent, en avait décidé autrement. Soixante ans plus tard, elle est toujours là, et encore à se dire qu’elle retournera bientôt définitivement dans sa maison en Italie.

Et c’est ici que s’immisce l’exception au « presque jamais » de Georges Perec. Elle avait choisi cet appartement pour pouvoir se rendre à pied à son travail. D’autant que pendant un temps elle avait eu des horaires très invasifs et il va sans dire qu’à cette période, il n’y avait pas d’ordinateurs (encore moins, portables) et que la communication virtuelle via écran était de la science-fiction. A quelles exceptions Georges Perec a-t-il pensé en ajoutant « presque » ? Sans doute ne s’y est-il pas attardé, on ne le saura pas.

Je lui demande si elle a fréquenté la clinique et elle me répond par la négative, le service médical de son lieu de travail lui ayant indiqué qu’elle n’avait pas bonne réputation. Je ne relève pas le pincement que m’occasionne cette information. Je n’apprendrai pas grand-chose d’autre. A part quelques contacts avec une voisine elle ne s’est fait aucune relation amicale dans le quartier et ne se promène plus guère le long de la pièce d’eau située au centre du parc. Cela a fort changé, me dit-elle. Oui, mais les foulques et les bernaches ne valent-ils pas le détour ?

Elle me propose de prendre des photos depuis sa terrasse, et je me réjouis de ce point de vue, différent de ceux auxquels je suis habituée. Mais la frondaison abondante, déjà estivale, dissimule partiellement le petit lac. La plus belle vue est celle du lac gelé, me dit-elle aussi. Rendez-vous est pris à l’hiver prochain pour de nouvelles images.

L’ancienne clinique

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Catherine Koeckx

Citadine depuis toujours, avec Itinéraires pluriels, je partage mon exploration photographique et littéraire de la ville (voir aussi Instagram: @itineraires_pluriels). Il y a la nature aussi, l’aquarelle, les médias mixtes (@catherine_koeckx_art). En 2021, j'ai publié Le Guide lovecraftien de Providence (disponible sur Amazon ou commande privée à catherine.koeckx@gmail.com). En 2023, j'ai publié Dedans la Ville aux Editions Novelas.

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