Au-delà du blanc

Un récit biographique et poétique de Françoise Renaud

Richarme, Colette de son prénom, est une artiste peintre française née à Canton en Chine à l’aube du XXe siècle. Elle a grandi en Savoie et vécu la majeure partie de sa vie en Languedoc.

Nous nous sommes vraiment rencontrées, elle et moi, quelque part au-delà du temps, comme une magie en dehors de la présence des corps, m’a confié Françoise  Renaud. De telles rencontres ne tiennent pas du hasard. Les filles de Richarme souhaitaient qu’un.e écrivain.e réalise un ouvrage sur leur mère, porte sur elle un regard nouveau. Leurs chemins à toutes se sont croisés.

Au-delà du blanc est un récit entre biographie, trajet intime et réflexion sur la peinture où le « je » et le « elle » se côtoient dans un bel équilibre. Au fil des pages, Françoise partage avec nous sa propre découverte de Richarme et de ce qui l’a menée à se consacrer corps et âme à la peinture. à la magie des couleurs, à l’art de les fondre toutes jusqu’à cette quintessence qu’est le blanc, à chercher toute sa vie le passage du visible à l’invisible, l’universelle beauté… et puis les arbres en floraison, les fumées, les nuées, les écumes de brume et de mer. Jusqu’à l’éther.

Décor de lys, 1977 – Huile sur toile, 81×60
Collection particulière © M. Rapillard
Printemps en Languedoc, 1963 – Huile sur toile, 54×81
Coll. Atelier Richarme – Photo P. Schwartz

Par son évocation fine et sensible, Françoise saisit et restitue parfaitement l’essentiel de la vie de la peintre et de sa personne, et elle contribue tellement bien à nous la rendre attachante.

Et puis tant de passerelles entre ces deux artistes. L’écriture – ou la peinture – raconte au-delà de l’histoire personnelle, tentant de s’approcher à force de travail et de brûlure d’un langage qu’on pourrait qualifier d’universel. […] pour écrire, il faut aussi s’entraîner les yeux, rechercher l’accord avec l’âme et s’astreindre à la besogne quotidienne [… ]. Tant de liens jusqu’au profond de la vie.

On ressort de cette lecture conquis par la peinture de Richarme et par Richarme elle-même.

Nature morte aux artichauts, 1989 – Huile sur toile, 54×65 – Photo P. Schwartz
Tours dans la nuit, 1982 – Huile sur toile, 81 x 100
Musée Fabre, Montpellier – Photo P. Schwatz

Marie Closset alias Jean Dominique, une poétesse oubliée

Source : Jean Dominique, Le Don silencieux, Espace Nord, 2025 (postface de Vanessa Gemis)

Chaque mardi après-midi, je prends le bus pour me rendre à l’atelier de reliure. A cette heure de la journée, le trafic est plutôt calme. Un bus, ça ne roule pas très vite, j’aime cette lenteur retrouvée, moi qui ne prenais que tram et métro. Le temps s’étire. Le bus passe à l’intersection de l’avenue de Fré et de l’avenue de l’Echevinage où a habité Marie Closset alias Jean Dominique, poétesse symboliste, aujourd’hui femme de lettres oubliée. Formée à l’enseignement aux Cours d’éducation pour jeunes filles de la féministe Isabelle Gatti de Gamond,  c’est au 33 de l’avenue de l’Echevinage qu’avec ses deux amies des Cours, Blanche Rousseau et Marie Gaspar, elle pose les cartons de  l’Institut belge de Culture française qu’elles avaient créé en 1912. Cet institut destiné à des enfants de huit à douze ans et à des enseignantes qui souhaitent accroître leur connaissance de la littérature française.

Théo Van Rysselberghe, La Promenade, 1901, huile sur toile, détail (Jean Dominique (à l’avant-plan et Blanche Rousseau)

Il y a quelques semaines, je n’avais encore jamais entendu parler de Jean Dominique. Jusqu’à ce jour de février où je suis allée écouter une conférence donnée à son sujet par Vanessa Gemis, professeure de lettres de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et je découvre cette femme dont la poésie a été publiée au Mercure de France grâce à Emile Verhaeren. Par l’entremise de son amie Blanche Rousseau, nièce de Ernest et Mariette Rousseau-Hannon (Maison Hannon, maison Art Nouveau à Bruxelles), qui tiennent salon, elle se lie d’amitié avec le peintre gantois Theo Van Rysselberghe et collabore avec Elisée Reclus. Elle fréquente aussi les Salons de la Libre Esthétique et le milieu de l’avant-garde artistique bruxelloise. Je me demande si elle y a croisé Fernand Khnopff.

Maison Hannon

Déjà, elle concrétise le besoin d’une chambre à soi pour y puiser l’inspiration, et le silence indispensable à sa création poétique. Dans cette chambre qui s’appellera « la chambre bleue », elle y tient également salon. On y discute entre autres du renouvellement de l’art dans tous ses modes d’expression. C’est l’époque de l’art total de Wagner. Pour Jean Dominique, la poésie est un art total, à la fois art de vivre qui se traduit par l’esthétique foisonnante de la chambre bleue, la manière de vivre en écriture, et la musicalité de la langue et des mots.

Outre la nature, la mélancolie, l’amour, le silence est un autre thème majeur de son œuvre tant il est pour elle nécessaire à la création et comme rempart à la pensée. On pourrait presque dire que sa poésie, comme sa prose s’expriment en creux pour taire ce qui ne peut être révélé ouvertement : la relation entre elle et Blanche qui va bien au-delà d’une simple amitié. Caractéristique de ce silence est sans doute le choix d’un pseudonyme plutôt masculin voire neutre. Dans la prose, les multiples changements de prénoms et le croisement des identités contribuent au brouillage des pistes.

Jean Dominique, Le Don silencieux, Espace Nord, 2025 (postface de Vanessa Gemis) – extrait du cahier iconographique. Blanche Rousseau à gauche, Jean Dominique à droite.

Se demander si elles ont souffert de cette situation ou si le secret dont elles ont entouré leur intimité leur a paru chose tout à fait normale à une époque où on n’aurait même pas imaginé ce que « sortir du placard » aurait pu signifier. Se dire que malgré tout elles ont pu être heureuses. Au-delà de la mélancolie.

Bientôt je descends du bus et j’arrive à l’atelier de reliure.

Extraits

Elles s’en vont, inexprimées,

A travers l’âme, toutes pures,

Et mon silence les rassure.

——-

Et mon cœur exalté et grave se repose

A porter tout le tien nombreux comme une rose

Et notre amour entier qui, taciturnement,

Dort comme une guirlande entre tes mains d’enfant

——-

Je mettrai mes deux mains sur ma bouche, pour taire

Ce que je voudrais tant vous dire, âme bien chère !

——-

La pierre du seuil est brûlante

Et le soleil, comme un drap d’or,

Chatoie parmi l’herbe mouvante

Où le paon merveilleux s’endort