Fenêtres inversées

Fenêtres décors, identités visuelles, visual merchandising, fenêtres mondes fenêtres univers. D’un seul coup d’œil capter ce que propose la marque, les marques, la boutique, l’enseigne, le bar, le restaurant. Donner au passant le goût de s’arrêter quelques secondes, lui donner envie de ne pas faire que passer, de pousser la porte, d’entrer, de s’attarder, voire même de s’installer si c’est un bar ou un restaurant.

Je me souviens de cette boutique à Paris il y a plus de dix ans, rue de la Vieuville une artiste y tenait sa boutique-atelier, le rêve de tout.e artiste, comme la librairie salon de thé pour l’amoureu.x.se des livres. Je me souviens de tringles de vêtements féminins légers et blancs, d’objets chinés parmi ses créations, subtile harmonie. Au fond donnant sur une cour, son atelier.

Vitrines univers, pages de catalogue 3D, offrir à la vue la quintessence du lieu, dire presque tout, juste trop peu, inviter. Reflets d’un monde, reflets du monde, Marilyn sur fond de ville palladienne en fuite vers l’horizon, ne portait-elle pas ce T-shirt à rayures rouges et blanches dans un de ses films ? Deux personnes avec un chien discutent en face de la librairie, reflet ou photo, au milieu du livre Forgotten Churches par Luke Sherlock, propriétaire des lieux, juste paru et décuplé à l’envi.

Fenêtres mises en scènes, écran ou reflet, film, statique, mouvement, quelqu’un entre ou sort, où va-t-il, lumière dans la lumière, fenêtres miroirs, dedans dehors on ne sait plus.

Le chat, lui, il sait, il regarde par la fenêtre, il regarde dehors.

Rue Marie-Thérèse

Le rue Marie-Thérèse se trouve juste en face du 27, rue Joseph II que j’ai évoqué récemment dans l’article Réhabilitation. Normal sans doute qu’on ait mis mère et fils ensemble. J’ai découvert la rue Marie-Thérèse il y a environ un an et j’ai eu envie d’y retourner cette semaine, voir si le n° 100 a changé. Mais d’abord les coquelicots. Des coquelicots dans la ville je n’en ai pas encore vu souvent, encore moins au pied d’un arbre en pot, mais s’il y ont élu domicile c’est qu’ils savaient qu’ils y seraient bien. Une rue proprette, la nature s’y sent chez elle. De jolis bacs bien entretenus sur les appuis de fenêtres, d’autres plus foisonnants, plus bohême, une rue calme, en apparence sans histoire, contraste avec l’animation du quartier de bureaux tout à côté.

La rue descend et nouveau contraste quand on arrive aux numéros 98-100-102. Un site dans un délabrement avancé. L’année dernière la cour était jonchée de débris semblant provenir de l’intérieur des bâtiments, comme dans une ébauche de travaux de rénovation, mais un an plus tard rien n’a changé. L’ensemble a été commandité par le Dr Jean Verhoogen, éminent professeur de chirurgie à l’Université Libre de Bruxelles et fondateur de la Société belge de chirurgie, désireux d’ouvrir sa propre clinique, suivant ainsi une tendance qui a vu le jour au début du XXe siècle d’édifier des cliniques privées pour une clientèle disposant de plus de moyens que celle des hôpitaux privés. Le bâtiment principal de style néo-classique (n°100-102) déjà existant (1907) a été réaménagé en 1909 par l’architecte Jean-Baptiste Dewin, spécialiste de l’architecture hospitalière du début du XX e  et son annexe (n° 98) entièrement réalisée par lui en 1921. Qui sait encore aujourd’hui que c’est dans cette clinique qu’est décédé en 1921 un des plus grands peintres belges, le Maître du symbolisme, Fernand Khnopff ?

Après la mort de Jean Verhoogen, le lieu a été converti en hospice pour finir en 2012 dans une sombre et nébuleuse affaire de domiciliations fictives et logements illégaux, trafic de drogue, etc, avec, cerise sur le gâteau en 2013, un locataire du lieu, ancien employé de la commune licencié pour détournement de fonds retrouvé mort dans la cave du 102. En 2020, le collège des échevins de la commune bruxelloise de Saint-Josse-ten-Noode a, semble-t-il, rendu un avis favorable pour le classement du site.

Alors, sans histoires la rue Marie-Thérèse ?

Sources :

Muriel Muret, Bruxelles-Patrimoines, n°010, Printemps 2014

La DH/ Les sports (quotidien belge)

Comité des travaux historiques et scientifiques : https://cths.fr/an/savant.php?id=4922#

Suivre les perles de lumière

Un week-end lumineux à chiner les vieux livres à Redu un village du Sud de la Belgique dit Village du Livre où Marilyn côtoie Rabelais et Khnopff. Je ne vais pas ergoter sur le nombre de librairies qu’il compte encore aujourd’hui à savoir huit dont deux sont en passe de mettre la clé sous le paillasson contre vingt-quatre à son heure de gloire il y a quarante ans ou sur la situation du livre à l’heure actuelle, les jeunes ne lisent plus, les réseaux sociaux, il faut diversifier, ne pas se centrer sur le livre seulement, etc. 

Une échappée tout simplement comme en proposent les fenêtres soulignées de livres d’une des librairies les plus belles et les plus fournies du village. Le plaisir de trouver un magnifique livre sur les phares des Etats-Unis à 4€, d’espérer trouver un livre sur Khnopff et d’en trouver deux ou encore des vintage books, Miss Read et Muriel Spark.

Et puis le retour à Bruxelles, les journées au bureau, grises et pluvieuses et se demander si des gens parfois jettent encore des bouteilles à la mer. Le net nous dit que si l’on veut jeter une bouteille à la mer il faut éviter les bouteilles en plastique… Je ne savais pas que dans l’urgence on avait le choix. Quand l’été approche, envie à chaque fois d’emboîter le pas des aventuriers Corto Maltese ou le baroudeur Blaise Cendrars mais pour cette année ce sera encore sous le parasol de ma terrasse. Mais en tout cas c’est certain, j’irai voir les oloés en juin à Paris avec Anne Savelli.

La grisaille a fait un bref retour et c’est la couleur qui s’invite, c’est elle qui accroche l’œil et le sort des pages dans lesquelles il s’était enfermé non sans un plaisir certain, celui des instants volés (à propos, le métro est un de mes oloés) à une journée qu’il passera scotché à un écran, mais il y a la vue sur Bruxelles, qui lui permettra de regarder loin, de faire se bouger le muscle qui le maintient et de lui en conserver l’élasticité.

Suivre les perles de lumière.

Réhabilitation

C’est un immeuble comme il y en a tant d’autres à Bruxelles. L’immeuble même où je travaille en fait partie et celui qui le jouxte est bien avancé. De l’autre côté de la grande avenue qui longe mon quartier à l’entrée de la ville, il y en a plusieurs aussi. Certains sont terminés d’autres en cours. Qu’ont-il de particulier ces immeubles ? On leur donne un coup de jeune, on leur fait un lifting, on les réhabilite, soit de l’intérieur en conservant la façade, soit on détruit la façade et on ne maintient que le squelette, soit les deux, on garde la façade, on met le squelette à nu et on le remplume ensuite.

Un magnifique exemple de façadisme est le bâtiment de l’ancienne compagnie d’assurance Royale Belge, un des fleurons de l’architecture des années 1970 à Bruxelles tout récemment réhabilité en un complexe d’hôtel, bureaux et appartements.

Un autre exemple, pour moi malheureux, la gare du Luxembourg, à Bruxelles toujours, que l’on a voulu intégrer au site du Parlement européen, avec le bâtiment dit « Caprice des dieux » qui lui fait écho à l’arrière-plan et dont la petite façade qui cache un centre d’information baptisé « Station Europe », semble écrasée par le gigantisme environnant.

C’est, comme je disais, un bâtiment comme il y en a tant d’autres à Bruxelles. Situé au 27 de la rue Joseph II, il n’a plus la peau sur les os, on a passé des semaines à les lui racler, briser et émietter ceux qui ne lui serviront plus ou ne serviront pas les objectifs financiers des promoteurs immobiliers. C’était un immeuble quelconque, vieillot de l’intérieur, il était temps d’en faire autre chose, ses occupants l’ayant déserté pour un de ses congénères reconverti en « dynamic working space ». Se dire que l’entrée qu’on a franchie durant huit années n’est plus aujourd’hui qu’un gouffre béant rempli de gravats, qu’une salle de réunion n’est plus qu’un sol en terre battue sillonnées des traces de roues des excavateurs et que les bureaux désertés ne sont plus que des quadrillages de béton vidés de leurs parois. La ville sans cesse se construit, se reconstruit et l’éphémère nous habite, pour toujours.

Tisser la ville

Arpenter la ville c’est comme suivre un fil. Longtemps, quand j’étais jeune, je n’ai pas vu les connexions entre les différents quartiers de ma ville et encore moins celles qui me reliaient à certains d’entre eux ou celles que je pouvais avoir au sein d’un même quartier.

Tisser la ville par les liens géographiques mais aussi par les liens avec le passé. Je n’imaginais même pas que des strates couraient sous mes pieds comme des trames sous-jacentes qui par endroits s’accrochaient à la toile du présent.  A Bath, j’ai foulé le sol de l’époque romaine et celui du Moyen-Âge. Rien d’extraordinaire ni d’original mais l’émotion est au rendez-vous, immanquablement. Comme lorsque je descends l’escalier monumental de la rue Baron Horta. Au dessous de la dernière marche et quelques mètres au-delà sont enterrés les vestiges de la rue d’Isabelle et c’est précisément là, un peu plus loin sous la rue actuelle que se situait le pensionnat où Charlotte et Emily Brontë sont arrivées un soir de février 1842. Nous l’évoquons avec Caroline Diaz avec qui j’ai pris un chocolat chaud dimanche dernier lors de son transit à la Gare du Midi pour reprendre l’Eurostar vers Paris.

Je repense au livre d’Anne Savelli Lier les lieux, élargir l’espace où elle parle des liens entre les lieux (avec minuscule) de George Perec et ceux de ses propres livres et qui m’évoque les liens émotionnels que l’on noue avec une ville et qui font que l’on tisse sa propre ville élargissant ainsi l’espace que celle-ci représente à nos yeux.

Arpenter la ville ou un quartier, c’est suivre un fil. Un fil rouge parfois ou du moins tenter de le débusquer, un fil qu’on sait exister.  Avant que tu ne quittes le quartier sera le récit de cette quête, je dirais même de cette enquête. Et je ne sais pas ce que j’attends pour le poursuivre sérieusement, car il est prévu que je quitte le quartier le 28 février 2026.

Billet de Bath

Il y a des villes où le passé est partout présent. Où les strates s’interpénètrent, se font écho. La plus tangible à Bath, la strate actuelle, est le 18e siècle, celle du Moyen-Âge est à trois mètres de profondeur et la strate romaine à six mètres. Le passé attire les foules. Je n’ose imaginer l’été à Bath.

Bath n’est pas ma vision de la ville, j’ai choisi Bath parce qu’elle est une ville qui correspond à ma vision romantique de l’Angleterre, j’aime flâner dans ces rues aux alentours du Circus et du Royal Crescent ou sur le Pulteney Bridge et imaginer Jane Austen ou ses personnages faire de même. 

C’est un billet très bref cette semaine, surtout un journal images

Mais une pensée aussi pour Lovecraft, lui qui affectionnait tant le 18e siècle.  

Visages de la ville

Arpenter la ville quand il fait nuit. Quels sont les visages de la ville la nuit, quel visage vois-tu de la ville la nuit ? Tu vois son visage d’ombre, ce visage qui n’est pas le tien, un visage qui te met mal à l’aise, mais c’est un de ses innombrables visages que tu connais si peu. Malgré les lumières qui brillent partout, ce visage de la ville la nuit n’a rien de lumineux.

Mercredi c’est la soirée d’inauguration de la Foire du Livre de Bruxelles à Tours & Taxis. C’est ce visage-là qu’offre la ville pour s’y rendre. Et tu as l’impression d’être seule à y aller. Sur place, ce n’est pas la foule des journées d’ouverture mais il y a du monde et tu te demandes d’où viennent les gens car tu ne les as pas vu arriver.

Ce visage de la ville la nuit n’est pas lumineux mais tu sais que ce n’est qu’un de ses visages. D’autres lieux d’autres visages, même la nuit. Au détour d’une ombre, d’une ombre que parfois tu suis, la lumière illumine la nuit, et le visage de la ville la nuit soudain devient lumière.

Montoyer 24

Le ciel était de ce bleu que je recherche  pour mes photos. J’en ai profité pour arpenter le quartier, tout au moins une partie, pendant ma pause de midi, pour ne pas juste aller acheter mon sandwich et retour. J’ai pris la direction opposée. J’ai suivi ces deux religieuses dont une avait à la main un ordinateur portable. Peut-être se rendaient-elles au Parlement européen.

Que tout passe, que tout change, on le sait et pourtant quand un objet ou un lieu du passé sont détruits ou à l’abandon, j’éprouve un sentiment étrange, un regret ou un manque alors que je n’ai pas du tout pensé à eux pendant des mois voire des années, comme le 24 de la rue Montoyer où j’ai travaillé pendant sept ans mais où je ne travaille plus depuis vingt-quatre ans ou l’hôtel Léopold dont j’ai fréquenté à plusieurs reprises la brasserie, un lieu agréable, spacieux, j’ai le souvenir d’une verrière, mais peut-être que je me trompe.

Je me dis que je regarde la ville, que je l’observe mais je me rends compte que l’observation n’est pas directe puisque la plupart du temps elle passe par le reflet. Parfois je ne sais plus de quel côté je me trouve. Mais faut-il toujours chercher une explication. Ne chercher que le beau. Le beau de la ville. J’ai toujours aimé les kaléidoscope.

Hopper est revenu dans le manuscrit, il y avait déjà fait quelques incursions. Il attendait, il m’a pris par la main et je lui ai emboité le pas et puis tout au long de la semaine j’ai écouté la série de podcasts de Anne Savelli Lire le bruit sur son site Fenêtres Open Space[1]. Réaliser un podcast ou un blog, tenir un journal d’écriture, c’est à la fois pour soi-même pour consigner sa propre progression, ses doutes, ses interrogations mais c’est aussi, quand on est un écrivain confirmé, une source d’inspiration pour d’autres. Et puis le cycle Boost ! [2]de François Bon sur Tiers livre me booste. Mais c’était le but. C’est toujours ça, il suffit d’amorcer à nouveau le processus et c’est ce que je suis parvenue à faire cette semaine.


[1] https://annesavelli.fr/

[2] https://www.tierslivre.net/ateliers/

Entre chien et loup

Mercredi dernier la ville n’était que miroitement, réfraction, fragmentation, luminosité pour qui voulait bien lever le nez vers les étages supérieurs des immeubles par dessus les têtes des gens qui se dirigent, comme moi, vers leur lieu de travail, et qui soit marchent droit devant soit ont le nez scotché à leur téléphone sans prêter une seconde attention à l’espace qui les entoure, ce qui est pratique quand tu t’arrêtes en plein milieu du trottoir pour prendre des photos avec ton téléphone, ils ne te voient même pas et te regardent encore moins.

Et puis en fin de semaine, la ville entre chien et loup, comme souvent un entre-deux, d’un côté l’autre, la nuit ou le jour, l’ombre ou la lumière, souvent l’hésitation, quelle direction prendre. Me fait repenser à un poème écrit il y plusieurs années.

Entre chien et loup

Où la lumière hésite

Entre le jour et la nuit

Où la pensée devient trouble

Où les frontières s’effacent

Et la brume me met au défi

Entre chien et loup

Où tout redevient possible

Atmosphère

Lumière et couleur dans la ville. Rendre compte de ce que par leur caractère éphémère elles dessinent, façonnent la représentation que l’on a de la ville, dont on ne sait si elle est réelle ou imaginaire. Et si tout est question de reflet, les arbres qui se réverbèrent dans les vitres de quel côté se trouvent-ils réellement ? Les arabesques de leurs branches nues en hiver accentuent l’effet de miroitement, la plongée dans l’inconnu de l’autre côté, la ville qui se prolonge et se décuple au gré de nos regards.

Une à deux fois par an, j’ai rendez-vous un samedi matin dans le centre-ville avec les sœurs Brontë pour écouter des universitaires, essayistes ou simples passionnés présenter différents aspects de leur œuvre ou de leur vie, notamment en lien avec leurs années passées à Bruxelles et chaque fois me revient la question du point de départ de ma passion pour les sœurs Brontë, quel livre en est à l’origine, quel film peut-être ? Et jamais je ne parviens à y répondre, il y a comme un flou, comme si c’était là depuis toujours comme si j’étais née avec. J’aimais fouiner dans les vieux livres de mon père et parmi eux un vieil exemplaire jauni et racorni de Jane Eyre. J’ai dû en voir l’adaptation cinématographique à la télé comme celle des Hauts-de-Hurlevent, ce nom me fascinait. Mais pas de livre lu en cachette sous les couvertures jusqu’à 2 heures du matin ou d’exemplaire emporté partout avec moi, rien de tout cela. Premier voyage en Angleterre,  Expérience inoubliable que la visite de Haworth, se plonger dans cette atmosphère, la lande qui enveloppe le village de son aura brumeuse, la pierre grise partout, les maisons, les tombes recroquevillées autour de l’église, l’antre de ces trois sœurs dont aujourd’hui encore on peine à expliquer ce qui a pu mener à un tel génie.

Le sapin qu’on a jeté comme un malpropre sur le trottoir, on n’en veut plus il encombre il perd ses aiguilles il se dessèche et puis les fêtes sont terminées depuis longtemps, on est passés à autre chose. Je ne peux m’empêcher d’avoir un pincement au cœur pour lui qu’il y a quelques semaines on avait paré de ses plus beaux atours, lui dont on a célébré la gloire, dont on a couvert le pied de cadeaux, qu’on a voulu au centre de nos photos-souvenirs.

La semaine dernière, retour, à la demande de ma fille, sur des recherches généalogiques entreprises il y a près de quarante ans et jamais continuées depuis après avoir buté sur les registres baptismaux rédigés d’une écriture illisible et qui plus est en latin que je ne connais pas. Valse de patronymes et de toponymes ressemblants, proches géographiquement, grande toile abstraite de noms sans visage dont seuls ces quelques lettres, quelques chiffres attestent du passage furtif sur la Terre et pourtant tout s’imbrique parfaitement, un seul grain de sable dans la mécanique et le paysage se transforme.