De la brume à la nuit

D’habitude tu ne t’y rends pas le samedi. Une réunion indirectement liée t’a amenée dans ton quartier de travail. Les immeubles sont en retrait dans une brume qui ne s’est pas dissipée de la journée. Les reflets se confondent dans les vitres qui font écran et se répercutent timidement. Des cyclistes bravent le froid mordant et longent les quelques bandes de neige persistante, figée par le gel. Tu te demandes où ils vont, ils semblent aller tout droit vers ces bâtiments qui s’effacent dans leur halo de mystère. Ou bien se dirigent-ils vers cette lumière qui les surplombe et se glisse entre leurs silhouettes vaporeuses ?

La salle de réunion offre une vue sur le quartier, que tu ne connais pas. Des maisons aux toits enneigés calfeutrées au pied de l’immeuble fantomatiques, comme jadis autour d’une église. Une fin d’après-midi aux contours incertains, rien ne bouge. On se demande même si ces maisons sont habitées.

Une fenêtre illuminée comme en écho au halo des réverbères. La brume a tendu la main à la nuit. L’une s’est coulée dans l’autre, comme pour toi hier, mais pour l’heure, tu regardes ces bâtiments que dans leur éclairage nocturne tu vois sous un autre jour. Tu plonges dans la station de métro. Tu es passée devant le Kitty O’Shea et tu te dis qu’un de ces quatre tu viendrais bien y passer une soirée.

Une dernière pour la route ?

Jour 30 – Me voici rendue à la fin de ce défi de 30 jours ! Trente fois se laisser emporter par une couleur. Ce ne sera certainement pas une grande révélation si je dis que le ressenti premier est la satisfaction d’être allée jusqu’au bout. Il y a eu une baisse de régime au niveau du jour 10, une hésitation à passer un jour et grouper deux entrées sur une même journée, mais tenir bon. Une sorte de routine s’installe, se dire que j’aurais pu continuer encore. Mieux cependant de s’arrêter quand on sent l’impulsion de poursuivre que de le faire dans une sorte d’illusion de contrainte qu’on s’imposerait. Un des enjeux de ce défi était de se remettre le pied à l’étrier. Case cochée !  Une dernière couleur pour la route. Rouge. Combien de fois suis-je déjà passée devant ce traiteur chinois, je regarde les objets kitsch présentés dans la vitrine. Mais si, après coup, on m’avait demandé la couleur de la façade, j’aurais été bien en peine de répondre.

Espaces verts

Jour 29 – Pour en revenir à la présence du végétal dans la ville qui, tu t’en serais défendue pourtant, ne semble pour toi pas aller de soi, dès lors qu’il est question de la couleur dans la ville. Tu ne peux t’empêcher de penser à Espèces d’espaces de Georges Perec que, en lisant L’espace commence ainsi de François Bon, tu as forcément relu, entre autres son chapitre sur la campagne avec lequel, même si tu ne t’y identifies pas totalement, tu ressens quand même une certaine familiarité. La ville et la campagne sont deux espaces distincts mais pour ces villes qui ont englobé de leurs tentacules les villages alentours, la frontière est devenue poreuse et en ces zones, la ville n’est plus tout à fait ville et la campagne plus tout à fait campagne. Tu n’as jamais vécu à la campagne, mais dans ta périphérie, un de ces anciens villages jadis absorbés, dans ton jardin en mode biodiversité, bien que proche d’une large avenue très fréquentée, tu t’y croirais presque. Il te semble que la couverture végétale de la ville, au-delà d’une certaine proportion, ne répond plus vraiment à la notion d’espace vert, typique de l’urbain, ce qui expliquerait que sa couleur n’est pas celle qui, d’emblée, te saute aux yeux.

(juillet 2023)

Une lueur dans ta ville

Jour 28 – Laisser le vert se réinviter. Cette boîte aux lettres d’un vert vif, éclatant, tu passes devant presque tous les jours. Dès le début, tu avais su qu’elle en serait et puis, avoue-le, discrète comme elle est, tu l’avais un peu oubliée tout comme son propriétaire semble la délaisser car, bien remplie, elle est paraît sur le point de déborder. Mais enfin une journée de printemps et le soleil la met en évidence, peut-être pour tes yeux seulement, elle rayonne, une lueur dans ta ville.

Capitale verte

Jour 27 – Et pourtant s’il y avait une couleur à retenir non pour la ville en général mais pour celle-ci en particulier, ce devrait être le vert puisque sa couverture végétale de 37% la place dans le peloton de tête des capitales les plus vertes de l’Union européenne. Ce vert du végétal, tu le mentionnes  seulement au jour 27 de ce défi, alors que si une couleur émerge de la grisaille qui enveloppe la ville quand le soleil est aux abonnés absents, c’est bien celle-là. Tu sais pourtant que tu t’en émerveilles à chaque fois, rien que ton jardin et ceux du voisinage, la forêt au cœur de laquelle la ville a repoussé ses limites et que tu foules chaque dimanche ou presque. Tu sais aussi que le trajet que tu suis plusieurs fois par semaine vers le lieu de travail, que tu creuses comme un sillon, n’est pas le plus vert de tous.  Mais ne te cherches pas d’excuses, c’est sous la lampe qu’il fait le moins clair, etc. Le végétal dans la ville n’est tout simplement pas ce que tu vas regarder en premier.

Magenta

Jour 26 – Certains jours sortir de la ville, traverser un rideau de grisaille et de pluie, pour arriver à une autre ville, tout aussi grise et pluvieuse, déjà du monde à l’arrivée, les gens font leurs courses pour le long week-end de Pâques,  ne plus avoir d’autre recours que les couleurs engrangées, tout au long du voyage, les couleurs thésaurisées pour les jours de disette, du rose, du fuchsia, une orchidée fuchsia, pourquoi pas,  la ville semble aimer le rose, être tirée de sa lecture un matin tôt dans le tram par le manteau magenta d’une femme, se demander si elle a choisi cette couleur uniquement parce qu’elle aime le magenta ou si elle le porte aussi pour illuminer la ville.

Glauque

Jour 25 – Les couleurs éteintes ont aussi leur beauté dans la ville. Qui les remarque ? Personne ou presque. On recherche le vif, le brillant l’éclatant pour conjurer la grisaille. Il est vrai, la couleur de ces panneaux vert-de-gris qui visaient à orner la façade d’un immeuble fatigué des années soixante est glauque. Sinistre peut-être, mais glauque désigne avant tout un vert grisé, la couleur de la mer ou la couleur des feuilles d’artichaut, des feuilles d’œillet ou d’eucalyptus. Michel Tournier estimait qu’il n’était pas inutile de rappeler que glauque veut dire vert et rutilant rouge. Je m’observe dans le miroir et, oui, mes yeux sont glauques.

Kiosque

Jour 24 – Ce kiosque d’Apérol Spritz, désaffecté, un peu triste, encore en hibernation.  Un rappel que l’été n’est pas encore à nos portes. Dehors le vent souffle, de lourds nuages gris effacent les dernières bandes de ciel bleu encore visibles. L’orange est une des couleurs de l’été. Plus encore que le jaune peut-être. Est-ce l’influence des jonquilles et des narcisses, stars du printemps ? C’est la couleur de l’Apérol Spritz. Saveurs d’oranges amères, de rhubarbe et de gentiane, prosecco et eau de Seltz. Mais ce n’est pas encore l’heure et tu te promets d’y retourner voir une fois l’été installé. Si le kiosque tient sa promesse.

Blême

Jour 23 – Tu sais d’emblée la couleur, non pas celle qui émergerait mais celle que tu irais chercher. Celle d’un livre repéré dans la vitrine de la bouquiniste. Seul parmi tous les autres, comme la couleur qui illumine la grisaille de la ville. Tu as acheté d’autres livres mais pas celui-là. Tu y retournes en espérant qu’il soit toujours là. Pour toi, c’était un film, pas un livre, tu ne te souvenais pas de l’histoire, seulement de l’actrice, Nathalie Baye. Tu ne connaissais pas son auteur, William Irish. C’est lui qui a écrit Fenêtre sur cour, ça tu l’apprends en écrivant ces lignes. La bouquiniste te fait un prix et tu emportes le précieux objet. Tu as déjà un livre de la Série Blême en édition originale de 1949, le numéro deux, Le puits de velours de John Gearon, J’ai épousé une ombre est le numéro un, publié en 1949 également. Couverture cartonnée de couleur vert foncé, encadrée de blanc crème, les caractères du titre sont rouges. Plus jeune, tu pensais que ce vert était blême, que la couverture était censée donner une impression de blêmeur. Il n’en est rien, le vert est foncé et soutenu, le rouge est vif. Mais si on mélange ces deux couleurs complémentaires, on obtient un gris qui peut être terne et sans éclat. J’ai épousé une ombre, titre mystérieux, fascinant, voire poétique, rien à voir avec son original froid, pragmatique et sans équivoque, I married a dead man.

Voir la couleur

Jour 21 –Il y a des jours où tu vois des couleurs partout dans la ville, tu pourrais parler de toutes, mais non tu as choisi de ne parler que d’une seule chaque jour, tel est le défi que tu t’es lancé, voici déjà 22 jours. Elles sont là toutes ces couleurs, elles éclatent, jaillissent, miroitent, scintillent longtemps encore sur l’écran intérieur de ta mémoire visuelle et puis elles se mélangent, se fondent, se diluent, s’affadissent pour finir par disparaître, sans laisser de traces, ou si peu.  A tel point que les jours où tu sors à peine, c’est-à-dire les jours où tu télétravailles, tu vas faire tes courses dans le quartier, tu te dépêches, tu n’as pas le temps, les couleurs que ce bout de ville te donne à voir,  que tu connais, qui t’ont déjà interpellée, que tu as déjà fait resplendir, mêlées, mélangées, ces couleurs ont fini par échapper à ton œil fatigué de trop d’écran.