Te dire que tu habites la ville et pourtant tu es comme en dehors comme tu pourrais te dire que tu es dans la vie et pourtant tu te sens comme en dehors, oui mais quelle vie, celle de tout ce grouillement qui déferle dans les rues quoique, oui, mais ça c’était avant… est-ce que ça déferle encore ? Provisoirement tu n’es plus là pour le voir. Pourtant, il semble que tout revienne à la normale. « Avant », « la normale », de quoi parle-t-on ? Y a-t-il une vie meilleure qu’une autre ? La vie c’est la vie, elle est. Point. Elle n’a rien demandé à personne. Tu es dans ta vie. Peut-on choisir de se retirer du déferlement ? Tu as eu la possibilité de faire ce choix-là. Tu es dans la ville et pourtant en dehors. Chaque matin tu vois ces deux bâtiments, l’un récemment revêtu de lattes de bois qui sous ces latitudes pluvieuses fait déjà grise mine, l’autre blanc lumineux avec ses vitres comme des miroirs, ces deux bâtiments qui avant n’y étaient pas, une large avenue passe en contre-bas mais tu ne la vois pas grâce aux jardins qui font tampon. Tu entends la rumeur du trafic et des trams qui passent, étouffée par la végétation. Entre les deux et de l’autre côté de l’avenue, un vieux bâtiment gris aux vitres roses qui te fait penser à un bunker. Tu aimes regarder ces bâtiments chaque matin depuis ta large baie vitrée, tu aimes regarder ces jardins, tu es dans la ville et tu es comme en dehors.
Étiquette : ville
Maison perdue
Un soleil qui se déverse généreusement dans cette journée lumineuse et chaude, de ces journées qui s’étirent à l’infini. Au plafond, très haut, un ciel peint, des nuages blancs stylisés, des fresques de ciels entourées de moulures, des angelots peut-être. Un ciel aussi bleu que celui du dehors, seul point de couleur dans cette pièce grise. Deux fenêtres donnent sur la rue, comme deux yeux diaphanes qui observent une très vieille dame grise au visage de pomme ratatinée assise dans un fauteuil. Nous venons de grimper la dizaine de marches en marbre blanc zébré de gris qui mène de la porte d’entrée à une porte vitrée donnant à gauche sur une cage d’escalier et à droite sur un long couloir menant à la cuisine. A droite de la porte vitrée, le salon où je regarde cette vieille dame à qui ma mère parle. Tout autour de moi des meubles qui s’évaporent dans la grisaille pareille à celle des vieilles photos noir et blanc un peu délavées. Sur ces meubles probablement des vases, des bonbonnières, de la vaisselle, des bibelots poussiéreux. Sur un guéridon pourquoi pas une bouteille d’Elixir d’Anvers, liqueur que cette vieille dame aimait tout particulièrement et qui est sans nul doute le secret de sa longévité. Soudain, une odeur de brûlé, ma mère se précipite dans le couloir, un couloir qui me paraît kilométrique. Elle disparaît dans une pièce dont s’échappe un peu de fumée, sans doute la cuisine. Elle fait couler de l’eau, des endives brûlent au fond d’une casserole. Ce couloir ne peut conduire qu’à une cuisine, d’autres pièces, plus loin encore, ouvrent sur des infinis.
D’après une proposition de François Bon pour l’atelier « Pousser la langue »
Approaching a City

Immanquablement, cette toile de Hopper, lui revient en tête, mais ici nulle grisaille, nulle gueule béante et menaçante, nul mur aveugle sur lequel on viendrait presque buter. Cet hôtel Art déco à la façade claire, en réalité un des premiers immeubles à appartements de luxe de la ville, complexe immense, conçu à la fin des années 1920 par un architecte suisse pour la haute bourgeoisie, comprenant plusieurs bâtiments articulés autour de cours intérieures et doté de nombreux services : services de femmes de chambre et maîtres d’hôtel, galerie marchande, restaurants, salon de coiffure, banque, théâtre, piscine, bureau de poste, garages, épiceries, fleuriste, chocolaterie, salle de sport, aujourd’hui transformé en centre de presse international et immeuble de bureaux, après avoir été réquisitionné par les Allemands pendant la guerre et être ensuite repris par l’Etat pour abriter des ministères. Ces larges quais, clairs aussi, avec des gens qui attendent leur train, on peut même pénétrer à pied dans le tunnel, car la gare se poursuit à l’intérieur. Rien à voir donc avec la toile de Hopper pour ce qui est de son décor blême, ses bâtiments aux fenêtres sans vie, par contre même sentiment d’aspiration, d’avalement, de traversée, fût-ce, pour l’heure, à pied dans son cas. Elle prend des photos, elle est en bout de quai, elle mitraille, les entrelacs complexes de câbles, les arches métalliques, les feux de signalisation, les écrans, de l’autre côté de la voie, il y a un autre escalier qui descend vers la rue. Sur le temps qu’elle passe là, elle ne voit que des trains qui quittent la gare et de ce fait la ville. Elle entre dans le tunnel, mitraille encore, il y a pas mal de gens sur les quais, elle est sur le quai tout à gauche et le longe jusqu’au bout, comme si elle s’attendait à ce qu’il débouche quelque part mais elle n’y trouve bien sûr qu’un mur.
Le vaste monde

Incursion, hier, dans le vaste monde ou faudrait-il parler d’excursion, sortir de ton chez toi excentré pour aller voir une expo au centre-ville, incursion car la visite a duré environ deux heures, tu n’as pas joué les prolongations, tu as repris immédiatement le chemin en sens inverse, excursion parce qu’il a fallu te préparer à partir, t’extirper de ton lieu de vie et faire 40 minutes de transports en commun pour rejoindre la salle d’expo (un peu moins pour le retour) et que tu aurais presque l’impression de visiter un lieu qui t’est devenu étranger, tu n’as plus l’habitude de voir autant de gens en des espaces aussi restreints.


Est-ce à dire, donc, que la ville serait le vaste monde, du moins de ton point de vue d’excentré qui, comme le terme l’indique, vit en dehors du centre, à la périphérie en l’occurrence, oui mais ça n’en est pas moins la ville, même si ce sont des mondes qui n’ont pas grand chose en commun mise à part, peut-être, leur appellation de ville, n’est-il pas plutôt, ce vaste monde, celui des espaces naturels que tu retrouves sur le territoire même de la périphérie de la ville lorsqu’aujourd’hui tu t’immerges dans cette nature comme pour te nettoyer des scories qui se seraient accrochées à toi ?



Sortie de ville

Tout soudain un train te file au dessus de la tête, il déchire le ciel, frappé de lumière combien, une, deux secondes pas plus et il a disparu, peut-être a-t-il traversé la gare souterraine quelques minutes plus tôt, celle qui, avec quelques autres, ponctue un tracé qui coupe la ville de part en part, ici rien de tout ça, un vieux pont de briques, une chaussée qui passe dessous, des arches qui te surplombaient quelques instants auparavant, tu as juste eu le temps de tendre le bras pour saisir avec ton téléphone ce moment fugace où, à la lisière de la ville, le train s’en échappe, ces quelques secondes où des gens t’ont peut-être vue photographier le train, où peut-être sans le savoir vos regards se sont croisés comme une étincelle fugace et totalement unique même si d’autres trains semblables et celui-là même aussi repasseront à la même heure au même endroit avec peut-être les mêmes personnes.