Un métier d’art

Ça se passe dans une ancienne cuisine en sous-sol, une cuisine-cave comme on les appelait. C’est une grotte, un antre, les murs sont couverts d’étagères où sont rassemblés des objets qui peuvent paraître hétéroclites à la profane que je suis encore. Des presses de toutes dimensions, des boîtes en bois, des cartons, des pinces, des colles de différents types, du papier pour fabriquer les gardes, des compas, des scalpels, des plioirs en os. La maîtresse des lieux est une artiste en son domaine, la reliure. Elle transmet son savoir à trois personnes par cours. J’ai eu de la chance, il lui restait une place dans le cours du mardi après-midi.

C’est un lieu hors du temps, aucun écran à la ronde, à part quelques téléphones portables discrets, pas d’ordinateur en vue. Les bruits extérieurs, celui de la circulation sur cette artère très fréquentée, rien ne pénètre dans ce monde parallèle. On écoute religieusement les explications, on observe les gestes, on tente de les imiter. Je m’applique à cette première tâche qui est de démanteler deux des livres de poche à dos collés que j’ai apportés. Détacher la couverture puis séparer les pages par paquets de sept feuillets (le nombre est déterminé en fonction de l’épaisseur du papier) tout en ôtant l’ancienne colle au scalpel. Un travail de fourmi, répétitif à souhait.  Méticulosité, précision, il ne s’agit pas d’entailler le papier avec la pointe du scalpel. Calme, silence, concentration. Pas de place pour les pensées parasites. Un travail de méditation. Ensuite, il faudra reprendre tout, feuillet par feuillet pour éliminer les derniers résidus de colle.

Comment en es-tu venue à la reliure, me demande-t-elle. Il est vrai que ce n’est pas courant. Quand j’en parle autour de moi les gens, parfois, sont étonnés. Sur le moment je ne sais pas quoi lui répondre. Simplement, l’amour des livres. En prendre soin, redonner à certains d’entre eux une nouvelle vie. Sentir l’odeur des vieux livres, caresser les papiers, les cuirs, décorer ses propres papiers, fabriquer des carnets. Apprendre un métier d’art.

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Catherine Koeckx

Citadine depuis toujours, avec Itinéraires pluriels, je partage mon exploration photographique et littéraire de la ville (voir aussi Instagram: @itineraires_pluriels). Il y a la nature aussi, l’aquarelle, les médias mixtes (@catherine_koeckx_art). En 2021, j'ai publié Le Guide lovecraftien de Providence (disponible sur Amazon ou commande privée à catherine.koeckx@gmail.com). En 2023, j'ai publié Dedans la Ville aux Editions Novelas.

2 commentaires sur “Un métier d’art”

  1. C’est super beau, Catherine. Tout, la précision de ta description, la façon pourtant de rendre vivant le texte, de raconter l’expérience. J’ai adoré. Les photos aussi. Peut-être se rencontrer un jour. Le salon du livre à Bruxelles, l’an prochain. Il faudra que je m’organise. J’ai eu l’impression que je touchais ces feuillets que tu décris. Toute étonnée de ma lecture, de son effet. Merci.

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